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Loup-phoque : l’hypersensorialité derrière et devant la caméra

Publié sur Yakamédia le 02/06/2026. [DELIÉ n°16] Un article original paru dans la 16e édition de Delié - Dossiers Éducatifs pour Lutter contre les Inégalités et l'Exclusion - consacré à l'Agir de Tony Lainé.
Avec ce numéro 16 de Délié, nous avons voulu parler d’un texte important à nos yeux en pédagogie.
Il n’est pas écrit par un pédagogue, mais par un pédopsychiatre, il s’agit de Tony Lainé. Son texte s’appelle l’Agir.
Pour en parler, nous avons pris un parti personnel : chacun a choisi un extrait du texte qu’il-elle a mis en lien avec son expérience.
Isabelle Le Gouic conduit un entretien dans un IME où les jeunes extériorisent, expriment et partagent les effets de l’hypersensibité sensorielle qu’ils vivent grâce à la réalisation d'une court-métrage.
Média secondaire

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Être sujet, se sentir sujet, se sentir indépendant, se sentir soi-même, c’est d’abord se sentir dans son propre corps.

Le jeu est inhérent aux missions et pratiques éducatives

« … Et ce sentiment est fondamental pour se sentir existant, sujet, et dans son désir. Or I’objet produit par l’enfant comme mouvement d’extériorisation, lui renvoie ensuite la possibilité de réintégrer les objets qu’il a fabriqués qu’il a conjurés, qui ont été récupérés par l’adulte, qui ont été mis dans un certain nombre de circuits valorisants, dans des circuits signifiants où l’adulte tient un rôle majeur. »

Loup-phoque

Loup-phoque, est un court métrage imaginé et interprété par Yassmina, Alona, Bilaly et Akli – quatre jeunes atteints de troubles du spectre autistique – et réalisé par Frédérique Ribis, réalisatrice. C’est le fruit d’un atelier de réalisation collective de 56 heures réparties sur deux années et encadré par l’équipe pluridisciplinaire de la Maison Perce-Neige Alternance Paris (institut médico-éducatif), en partenariat avec la Maison du Geste et de l’Image, association qui accompagne depuis 40 ans les enfants et les adolescents dans l’expérimentation de projets artistiques. 

On retrouve dans ce projet le mouvement d’extériorisation et de réintégration évoqué par Tony Léger (lire l’entretien avec qui suit avec Frédérique Ribis, Anne Xavier et Laurent Geniller). Les paroles de Tony Léger résonnent encore dans un certain rapport au corps : le corps filmé, les perceptions du corps interprété, les sensations provoquées dans le corps du spectateur. Et c’est tout l’objet de ce film où l’effet sensoriel est si intense et immersif, qu’il en est désorientant, écrasant. 

Alors qu’un éclair surnaturel déchire le ciel de Paris, toute la population se trouve soudain affligée d’hypersensibilité sensorielle. Douleurs, vertiges, éblouissements, terreurs... Ironiquement, les seules personnes à même de prendre le relais – et de prendre soin – sont celles souffrant déjà de troubles autistiques. Pas de retour de bâton revanchard ici, mais au contraire beaucoup de tendresse et d’attention. Compréhension et désir d'être compris.

Entretien

Une rencontre à la Maison du Geste et de l’Image avec Frédérique Ribis (co-réalisatrice), Laurent Geniller (responsable des projets vidéo à la Maison du Geste et de l’Image), Anne Xavier (ergothérapeute, IME La Maison Perce-neige Alternance). 

Frédérique Ribis : Je suis réalisatrice, plutôt de films documentaires, et j’anime des formations vidéo, mais à MGI les réalisateurs sont des coauteurs, on n’est pas des formateurs. C’est-à-dire, en tant qu’artiste je rencontre des groupes et ensemble on réalise des créations. 

Anne Xavier : Je suis ergothérapeute dans un IME qui accueille des jeunes gens de 14 à 22 ans et j’ai une grande attirance pour tout ce qui est culturel et artistique. J’estime qu’il y a énormément de travail à faire autour de tout ça avec les jeunes qu’on accueille à l’IME. 

Isabelle Le Gouic : Dans quel contexte le film LOUP-PHOQUE a-t-il été réalisé ? 

FR : C’est dans le cadre d’un atelier qui est mené à la Maison du Geste et de l’Image, à raison d’une heure 30 tous les 15 jours. C’est une collaboration artistique, dans l’esprit de tous les projets qui sont réalisés ici avec des élèves de Paris et banlieue. Chacun y a contribué avec son talent personnel et a fait à son niveau ce qu’il pouvait faire. Ce film-là a débordé sur deux années car le temps de réalisation est très lent avec les ados de l’IME, si on respecte leur rythme créatif. 

À la MGI, on a des outils techniques professionnels, avec des logiciels de montage, des studios d’enregistrement et une équipe complètement à l’écoute et au service du projet, régisseur, responsable vidéo, d’où la qualité pro pour un projet amateur, ce qui est assez rare. Nous avons la possibilité de faire de l’animation, des incrustations, du stop motion. Les ados ont eu accès à toutes ces techniques et ils sont assez bons.

AX : Dans cet atelier les jeunes nous font cadeau de leur talent artistique, nous, en échange, on doit être à l’écoute de leurs désirs et on doit leur fournir un résultat final valorisant, beau.

Ce n’est pas un atelier pour faire de la vidéo, c’est un atelier pour faire un film.

FR : Ce n’est pas un atelier pour faire de la vidéo, c’est un atelier pour faire un film. L’objectif, c’est de faire un produit fini, c’est cela qui fait avancer le regard. Notre responsabilité, c’est de mener le projet jusqu’à sa finalité. 

AX : Sur la question des ados en tant que sujets, on doit toujours avoir à l’esprit qu’il faut remettre les jeunes au centre du film, c’est leur film, les sujets, ce sont les jeunes, et nous en tant qu’éducs, nous sommes là pour aider à ce que leur film se réalise. Il est important de ne pas partir dans ce que nous avons envie de faire. 

ILG : Dans ce film LOUP-PHOQUE, on voit bien que les jeunes sont des sujets qui choisissent, ils sont des sujets qui expriment un désir, des sujets créatifs, des sujets agissants. Vous pouvez citer des exemples concrets qui illustrent cela ? 

AX : Une ado qui ne parvient pas à parler habituellement a été enregistrée et, à sa demande, nous avons fait un montage pour retirer les silences entre les mots. Quand elle a écouté la phrase en continu, on a vu l’émotion sur son visage. On s’est demandé à quel moment on est dans la manipulation en la poussant à faire cela. En fait, elle a réalisé un véritable geste artistique. Elle a dit une phrase qui avait du sens. La répercussion a été forte, aussi bien pour elle que pour nous qui étions émus. Cette expérience a donné du sens à son activité et elle s’est impliquée davantage dans les ateliers suivants, devant et derrière la caméra. 

FR : Autre anecdote, un jeune a joué son propre rôle dans un court-métrage de fiction, « Raté en beauté ». Il était parfaitement conscient qu’il jouait son propre rôle. À la projection du film, en se voyant jouer, il a dit : « je suis né à Etienne Marcel (lieu de la structure au sein de laquelle il fait de la vidéo). Je suis né avec Raté en beauté ». Parce qu’il se voyait acteur lui-même jouant un personnage qui interagissait avec les autres. 

Je pense aussi au très bel exemple d’une jeune femme, Alona, dont la mise en mots de ses troubles lui a permis de les surmonter. Pendant un peu plus d’un an, on a travaillé sur sa peur à prendre le métro et à descendre des escaliers, en raison des vertiges qu’elle ressent. Depuis le tournage du film et de sa projection, elle parvient à descendre des escaliers et à prendre le métro. Voir les images d’elle-même où elle descend les escaliers y a contribué aussi. De plus, Akli a dessiné pour le court-métrage des scènes où Alona descend les escaliers, puis ses dessins ont été animés et intégrés au film. Lors, des tournages, il y a une collaboration entre les jeunes qui se met en place. 

Akli étant très doué en dessin, il a été sollicité par d’autres jeunes pour illustrer leurs difficultés. Chacun ayant des compétences dans des domaines différents (musique, montage, caméra, etc.), cela permet de les faire collaborer et de s’appuyer sur leurs compétences respectives et de les faire progresser. 

ILG : Dans le film LOUP-PHOQUE, on assiste à une inversion des rôles qui est très intéressante. Les ados prennent soin de leurs éducs. Avez-vous appris des choses dans leur façon de prendre soin des adultes telle qu’ils l’ont exprimée par leurs gestes ou leur parole ? 

FR : J’ai découvert à cette occasion que ces jeunes prennent soin de tout le monde. Ceux qui ont la capacité à l’exprimer disent que c’est parce que l’on a pris soin d’eux. Il y a une bienveillance extraordinaire, à l’inverse de la violence qui s’exprime souvent chez les élèves en milieu scolaire ordinaire que la MGI accueille. À l’hôpital de jour où les jeunes sont plus âgés, certains s’orientent d’ailleurs vers la pair-aidance (ndlr : entraide entre personnes souffrant ou ayant souffert d'une même maladie somatique ou psychique, ou atteintes d'un même handicap). 

ILG : Laurent Geniller, vous êtes responsable des projets vidéo à la MGI. Quel témoignage souhaitez-vous apporter sur la question de « être sujet, se sentir sujet, se sentir soi-même » dans le cadre des ateliers vidéo ? 

Laurent Geniller : L’envie des jeunes, souvent, c’est de faire des films, d’être des personnages plutôt que des sujets. Nous essayons de les amener à parler d’eux, à dire qui ils sont déjà à leur âge. Nous souhaitons qu’ils ne se fantasment pas en personnages qui ne les concerneraient pas du tout. Il y a cela dans le fait d’être sujet. Il y a aussi tout ce qui relève de l’organisation de l’atelier, ce qui les amène à prendre en main les outils créatifs, la notion d’écriture dès le départ. 

Nous tenons beaucoup à la discussion collective, pour décider ce dont nous souhaitons parler : ça peut être quoi un personnage ? Une histoire à hauteur de notre âge ? Il est important de voir comment on s’empare d’un sujet.

Nous invitons les enfants à exprimer leurs désirs. Nous faisons en sorte que les élèves soient des sujets et qu’ils traitent des sujets.

FR : Nous remettons sans cesse en question notre travail pour ne pas échapper aux sujets pluriels et au sujet en général. 

AX : Si l’on autorise nos jeunes à se livrer ici en tant que sujets, c’est parce que l’équipe est suffisamment bienveillante.

Pour aller plus loin

Lire le texte intégral de l'Agir.
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Dossiers Éducatifs pour Lutter contre les Inégalités et l'Exclusion (DÉLIÉ)

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