L'Agir
La pratique de l’animation doit toucher de plus près la réalité des besoins humains et des rapports de l’homme à son environnement et au monde. Réalité qui commence par les rapports aux objets et à la nature qui l’entourent. Donner du sens au travail est un facteur de liberté.
Je ne suis pas des mieux placés pour parler des activités manuelles, À première vue, là n’est pas le coeur de ma pratique. M’expliquer sur ce thème, devant des gens qui ont une expérience bien plus large que la mienne, me met dans l’embarras. Aussi, c’est en m’appuyant sur un ensemble d’interrogations que j’ouvrirai avec vous un débat sur l’agir.
TRAVAIL CRÉATEUR ET TRAVAIL ALIÉNÉ
Il faut revenir sur la notion même de travail. Quand je parle d’activité manuelle, je parle aussi de travail. Il me semble que cette notion a été profondément faussée.
LA MAIN, LES MAINS
Les mains pour entrer en relation, pour toucher, pour caresser, pour transformer, pour construire autre chose.
À ce point de notre démarche, il peut être utile de faire un détour par la place du travail humain dans ce que l’on peut appeler l’hominisation, ou l’évolution de l’homme, dans la manière que l’homme a eu, dans son histoire, de se prendre lui-même en charge, de se faire homme. Le travail, l’agir, a certainement été l’un des facteurs fondamentaux de l’hominisation. C’est par une activité de transformation de son environnement que l’homme est advenu à lui-même tout en établissant au travers de cette action un certain type de rapport avec le monde des choses et des autres hommes.
Toute la dynamique de la formation de l’homme et de ses rapports sociaux, intriquée à son accession au langage, à la culture sont constitutifs, en réalité, de la vie psychique de l’homme. La spécificité de l’espèce humaine s’est articulée sur la naissance et l’évolution d’un certain type d’activité qu’est le travail humain.
Quand on examine le travail humain sous cet angle, on retrouve vite le sens que peuvent avoir les médiateurs, c’est-à-dire les outils qui permettent à l’homme d’agir sur la nature. Et on est obligé de considérer tous les échanges humains qui se sont noués au cours de l’hominisation, y compris les échanges verbaux. Ces échanges sont autant de produits, de maillons survenus en chaîne avec l’apparition de l’instrument du travail humain, de l’instrument de l’action de l’homme sur le monde.
Dans l’évolution de l’homme, homme social, ce qui réalise la véritable démarcation, c’est un certain nombre de situations spécifiques qui sont apparues dans l’espèce humaine. La grande chance de l’homme est d’avoir pu se mettre, un jour, debout sur ses deux pieds, et d’avoir ainsi libéré sa main. Celle-ci, des lors, est devenue un organe très important, une partie du corps libérée de certaines contingences comme celle de la marche. Cette libération de la main due à la station debout, a donné à l’homme la possibilité de l’utiliser non plus seulement comme un instrument de déplacement puis de préhension, mais aussi d’action sur le monde.
La station debout a permis par la même occasion le développement du cerveau dans sa partie antérieure, laquelle supporte justement les centres qui jouent un rôle fondamental dans le développement de l’intelligence.
Dans toute l’histoire de l’homme, la main apparaît comme un instrument premier, fondamental, qui va dicter tous les rapports de l’homme au monde, et en particulier ses actions sur celui-ci et en retour sur lui-même.
La main est d’abord un instrument pour satisfaire le besoin de nourriture. L’homme très facilement forme avec elle une coupe dans laquelle il peut boire. Elle semble donc avoir un premier rapport avec la bouche. C’est aussi l’instrument premier de la cueillette, l’ins trument premier qui vise la satisfaction du besoin alimentaire. Sans doute, la main s’estelle constituée très tôt comme médiateur relationnel majeur en devenant le substitut du sein maternel dans le développement psychologique de l’enfant : l’enfant suce ses doigts, joue avec sa main, ce qui lui permet d’assouplir et de mieux contrôler ses rapports avec sa mère. La mère est le personnage qui répond aux premiers besoins affectifs et alimentaires de l’enfant, la main devient vite pour lui un objet substitutif lui permettant la satisfaction de ses besoins tout en maintenant et en facilitant une relation extrêmement profonde avec sa mère.
On conçoit ainsi que la libération de la main a permis d’acquérir une liberté et une autonomie de plus en plus grande aussi bien dans la vie de subsistance que dans la vie socioaffective. À partir de là, vont se constituer un certain nombre d’autres chaînons qui ont permis d’évoluer plus encore.
Les premiers outils qui interviennent dans la vie de l’homme sont faits sur un modèle dont le but est de prolonger ce premier instrument qu’est la main. Dès qu’on en dispose, on peut mieux concevoir de le prolonger avec le bâton, la lance, la bêche, les instruments agraires, des outils de plus en plus perfectionnés. Mais au terme de cette évolution apparaissent les machines qui vont perdre de plus en plus la trace de ce rapport premier avec la main.
La libération de la main et l’action sur le monde qu’elle a permise ont fait naître la notion d’instrument. De l’évolution constante des instruments, de leur perfectionnement, les possibilités d’intervention sur le monde se sont multipliées et complexifiées. Or, cette évolution technique permanente n’a pu s’organiser et se développer que par le développement même de la faculté de penser ou d’abstraire ou du processus de penser.
C’est de cette liberté de mouvement, d’action sur le monde concret que se sont développées de nouvelles situations d’actions, des instruments, des systèmes de plus en plus évolués, de plus en plus libres par rapport à des contingences étroites. C’est dans ce mouvement que la vie psychique et sociale de l’homme trouve en réalité sa naissance, son origine. Par conséquent, l’agir, le faire, l’action sur le monde semblent être les premiers maillons d’une chaîne qui ont conduit l’homme à devenir un être avec une vie psychologique, des besoins de plus en plus transformés, de plus en plus socialisés, c’est dire si nous sommes aujourd’hui dans notre essence la plus profonde, la plus précieuse.
C’est tout en développant son action sur le monde que l’homme a construit sa vie sur des rapports sociaux, substance de la vie psychologique. Cela a introduit ou développé le langage qui signifie et identifie l’homme mais qui dépend aussi de ce premier agir, de cette première action, de cette première libération de la main dans le sens d’une action sur le monde...
Le texte présenté ici, provient à l'origine d'une conférence que Tony Lainé a prononcée en novembre 1971, dans le cadre de journées réservées à des formateurs des Ceméa, de l'Académie de Poitiers. Il a été publié sous sa forme initiale dans les numéros 276 et 277 de Vers l’Éducation Nouvelle en 1973 et en 1992 dans le numéro hors série : "L'activité manuelle, enjeux actuels". Dans sa forme présentée ici, il a été pour partie réécrit par Robert Lelarge et André Sirota et publié dans le numéro 459 de VEN en Janvier 1993.