Activité et culture

L’activité est d’abord une succession d’actions qui s’enchaînent. Elle débute par un étonnement, passe par un désir puis par de la curiosité avant d’aboutir aux gestes qui permettent de faire. Nous élaborons alors notre propre corps et entrons dans la culture de l’objet fabriqué.
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L’activité fortifie le savoir-faire et la réflexion, elle fait nécessairement partie d’une démarche de projet et s’inscrit dans sa propre culture. D’une manière générale la culture (si malmenée dans les années post 1968) baigne les moindres événements de la pratique d’une activité pour transformer radicalement les rapports entre les personnes et un terrain culturel. C’est un outil de la culture. De même, dire son agir c’est partager une culture, c’est faire savoir son pan culturel.

Au cours du rassemblement que les Ceméa organisent à l'intention de leurs instructeurs, il était naturel que l'on parle activité. Cet entretien peut être considéré comme une suite, un complément à l'exposition et aux travaux proposés autour de la terre, "argile". Parlant d'activité et de culture, je ferai le plus souvent appel à des exemples qui ont pour cadre les activités ayant à voir de près ou de loin avec l'argile, et plus généralement avec l'activité manuelle. Je ferai également référence à des expériences ou des souvenirs qui constituent ma mémoire : chacun utilise le miel qu'il a pu récolter. Je n'ai guère de mérite à reprendre à mon compte le contenu d'un des principes établi en 1957 par la fondatrice des Ceméa, Gisèle de Failly, à l'occasion du rassemblement de Caen (déjà un rassemblement) qui devait, qui a, qui inspire encore notre mouvement. Le titre même Centre d'Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active, comporte l'idée d'activité ; mais l'entraînement personnel aux méthodes d'éducation active donne fréquemment lieu à des interprétations inexactes. On pense trop souvent que l'idée d'éducation active est liée seulement à l'activité physique dans son ensemble ou à l'activité manuelle. Et l'on pense volontiers qu'être actif, c'est s'agiter.

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Roger Cousinet disait que celui qui s'agite, n'agit pas. Effectivement, on peut être actif au sens où nous l'entendons et rester immobile. La lecture, occupation sédentaire par excellence, met en jeu l'intelligence et la sensibilité, entraîne la pensée, donne du champ à l'imaginaire. C'est une véritable activité.

La dissociation de l'activité intellectuelle et de l'activité physique ou manuelle est liée à des traditions séculaires, qui, à notre insu imprègnent nos manières de voir. Les anciennes civilisations ont souvent méprisé le travail des mains, le réservant aux esclaves. Il faudra attendre J. J. Rousseau pour qu'on commence à concevoir que le travail des mains puisse avoir une valeur formatrice. L'éducation active doit donc se fonder sur la pratique de l'activité.

Mais cette affirmation, confirmée par la psychologie montre que l'activité est globale et que, au moment où elle s'exerce, l'être est tout entier engagé. Et c'est cela qui fait son prix ! Mon père qui était mécanicien, avait bien compris, lui qui n'avait pas reçu la leçon des psychologues, quand il me voyait bricoler - nous reviendrons sur ce terme - sans avoir pris le temps de m'installer, sautant d'un outil à l'autre, d'une idée à une autre idée, il me disait : tu fais d'une main que l'autre ne s'en ressent pas.

La grande chance de l'homme par rapport à l'animal est d'avoir pu se mettre debout, et de devenir l'Homo erectus de l'arbre généalogique de nos ancêtres. Arbre présumé, car les découvertes récentes, tel que le squelette de Lucy, risque de chambouler cet arbre en inventant d'autres types d'hominidés ; Homo habilis par exemple qui aurait inventé l'outil. En se déplaçant debout, l'homme a libéré ses mains d'un certain nombre de contingences et donné les moyens de l'activité manuelle. À l'image de l'homo habilis, l'exercice de la main chez le jeune enfant va lui permettre d'acquérir une autonomie de plus en plus grande, aussi bien dans sa vie instrumentale que dans sa vie affective et sociale. Voilà pour la main, mais reprenons H. Wallon quand il parle de la station debout. "…peut-être la notion de verticalité comme axe stable des choses est-elle en rapport avec la station redressée de l'homme dont la colonne vertébrale serait le fil à plomb. Ce qui donne une lumière pertinente sur les apprentissages des postures. L'enfant debout, l'enfant qui apprend à marcher, partent à la conquête de leur territoire, sans savoir où ils vont avec la conscience d'être sur la terre, redressés, prêts à affronter l'univers". La première éducation passerait donc, avant toute démarche vers le savoir par la prise de conscience d'une verticalité et d'une latéralisation (qui en découle nécessairement), par laquelle un petit enfant s'affirme comme un être autonome dont la volonté est d'imprimer ses traces sur et contre les matières qui l'entourent. Nous allons voir comme tout se tient. Les centres nerveux du langage occupent une très grande surface de l'écorce cérébrale. Ils sont en corrélation avec les centres nerveux moteurs de la main, eux-mêmes très développés. Il n'est pas étonnant que, activité manuelle et langage soient deux chaînons solidaires de l'activité humaine. N'a-t-on pas remarqué que certains malades mentaux parlaient à nouveau, précisément quand ils agissaient. Mais l'évolution ne se termine pas là. Les premiers outils qui interviennent dans la vie des hommes ont pour but de prolonger la main, bâton, galet, silex, os. Puis l'homme va les perfectionner en les rendant plus spécifiques. Au terme de cette évolution apparaissent les machines que l'homme va savoir inventer. Cette libéralisation toujours plus fine de la main conduit l'homme à développer ses facultés de conceptualisation et d'abstraction renforçant par là même son essence d'homme.

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Après avoir rappelé rapidement nos possibilités instrumentales posons-nous la question : Qu'est- ce que l'activité ? Il nous fallait une définition que nous avons trouvée chez Francine Best qui écrit : « …L'activité est la succession d'actions qui est fondée sur un besoin, qui répond à un intérêt, qui est déclenchée par le désir, qui fait l'objet d'un projet ouvert, qui se déroule par opérations fonctionnelles, qui constitue une expérience personnelle qui donne lieu à une réflexion et permet d'atteindre un ou plusieurs objectifs : expression de soi, découverte du monde, acquisitions de connaissances ou de pouvoirs, communication avec les autres ». Cette définition, qui contient plus d'un détour, va servir de plan pour poursuivre notre entretien.

L'activité est donc une succession d'actions enchaînées. Ce n'est pas une simple effectuation de gestes et de mouvements sans conscience, déliés les uns des autres, comme pour tuer le temps. C'est maintenant un lieu commun de dire : l'intérêt éveille, provoque, entretient l'activité et je ne m'y arrêterai pas voyant poindre d'autres interrogations moins familières. Toute activité commence par un étonnement devant les choses et les événements du monde, étonnement qui se transforme en désir et contribue à faire surgir une curiosité active et une force d'entreprendre.

C'est ici que se formulent les premières remarques. Dans la plupart des activités physiques, dramatiques, musicales et autres, la production, comme le plaisir, se situe surtout pendant le déroulement de l'action ne laissant pas toujours en bout de course une trace concrète mais plutôt une tête pleine, un corps rassasié. Je ne dirai que peu de choses de cette première famille, réservant mes propos à la seconde productrice d'objets et de traces concrètes. Mais je crois honnête de signaler que dans l'acte sportif même, il y a une composante appropriative non négligeable. Le sport est en effet la libre transformation d'un milieu en éléments de soutien de l'action. De ce fait l'acte sportif comme l'art est créateur. Soit un champ de neige, un alpage, le voir, c'est déjà le posséder. Le sens du ski n'est pas seulement de permettre des déplacements rapides et d'acquérir une habileté technique, c'est aussi de permettre la possession du champ de neige. Cela signifie que par son activité le skieur en modifie pour lui la matière et le sens.

C'est ce que nous dit J. P. Sartre dans “L'être et le néant". C'est donc à partir de l'agir, du faire, que nous élaborons notre propre corps - en fait notre conscience de sujet – mais qu'au même instant nous agissons sur le milieu pour en faire notre objet. Une des caractéristiques de l'activité manuelle ou plastique, que je dois bien aborder, est qu'elle s'achève le plus souvent par la production d'un objet, dessin, peinture, sculpture, gravure, etc. L'inévitable objet qui met un point final à l'action. Momentanément. Si l'on veut bien lire un objet fabriqué par un enfant, on découvre que cet enfant y a mis quelque chose de lui-même. C’est évident. L'objet produit n'est pas indépendant de celui qui l'a produit. Il contient une parcelle d'enfant. Il a sa marque, son caractère, mieux que sa signature. Il témoigne aussi de l'environnement de l'enfant. Disons qu'en faisant des objets, l'enfant se fait lui-même. C'est aussi une façon pour l'enfant de maîtriser ses fantasmes. L’objet fabriqué, nous révèle le psychiatre, permet l’extériorisation d'images qui étaient intériorisées et qui, à ce titre, faisaient mal à l'enfant. Il est donc intéressant de savoir comment naît le désir d'objet et comment il se développe. En étudiant les divers aspects que revêt la pensée mythique dans "la pensée sauvage" (un subtil jeu de mots) Claude Levi-Strauss est conduit à écrire que le propre de la pensée mythique est de s'exprimer à l'aide d'un répertoire dont la composition est hétéroclite. Ce répertoire hétéroclite lui fait songer à celui qu'utilise le bricoleur pour son activité. En écrivant ce chapitre, Levi-Strauss a été conduit à parler de la différence qui peut exister entre l'activité du bricoleur et celle de l'ingénieur. On a pris l'habitude d'appeler bricoleur celui qui œuvre de ses mains en utilisant des moyens détournés par rapport à ceux de l'homme de l'art comme dans un jeu de ballon on peut dire que le ballon bricole lorsqu'il ne suit plus son droit chemin. La boule de pétanque également. Le bricoleur, s'il en a le goût, est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées. Mais à la différence de l'ingénieur, il ne subordonne pas son projet à l'obtention de matières premières brutes, d'outils choisis pour une fonction précise et utilisés comme il se doit. L'univers instrumental du bricoleur est clos et sa règle est de toujours s'arranger avec "les moyens du bord". Les moyens du bord sont constitués par un stock de matériaux, un ensemble de résidus de constructions antérieures, de bouts et de morceaux hétéroclites, sans liens entre eux. Si vous voyez quelqu'un dans la rue ramasser un boulon, un bout de fil de fer ou quelque chose qui "peut toujours servir", vous aurez devant vous un bricoleur. Les ménagères savent bien à quels hommes elles ont à faire en visitant les poches avant de mettre en marche la machine à laver. Si le bricoleur interroge son trésor, l'ingénieur interroge son savoir technologique. Ces deux types de personnages, depuis la publication de la "pensée sauvage" ont fait réfléchir les responsables du groupe d'étude sur les activités manuelles et plastiques des Ceméa..

Article paru dans le numéro hors série de VEN L'ACTIVITE MANUELLE enjeux actuels, en 1992.

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