Escalade : accompagner le risque

Animer une activité d’escalade, trop risqué ? Au-delà des protocoles officiels de sécurité, il s’agit d’instaurer un cadre de confiance pour appréhender tout danger. Être en bonne voie pour préparer et assurer l'ascension quel que soit son niveau.
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Si vous préparez une activité d’escalade cela demande que vous connaissiez les risques et que vous maîtrisiez toutes les ficelles de la sécurité. Qu’est-ce que cette notion signifie exactement et quel est le rôle de l’animateur dans le déroulement de cette activité ? Finalement, pour assurer la sécurité il s’agit surtout de mettre en place un cadre de confiance et de bienveillance pour soi et son public. Découvrez des pistes et des conseils pédagogiques pour accompagner et permettre à toutes les personnes de votre groupe de prendre du plaisir dans une activité pleine de défis. Le risque sera là certes mais balisé, dompté, et il ne constituera pas un frein au déroulement de l’activité, mais plutôt un piment.

Hissez oh !

Grimper génère des émotions puissantes, diverses et souvent ambivalentes, où plaisir et déplaisir se mêlent. L'intensité des émotions éprouvées n'est pas liée à la difficulté réelle ou « objective » de l’action. Elle ne peut s'apprécier qu'à partir de l’engagement affectif de celui qui « ose » prendre le risque, que celui-ci soit réel ou imaginaire. Le petit enfant qui s'aventure sur les branches d'un arbre à un mètre du sol peut éprouver des émotions plus fortes qu'un grimpeur aguerri s'engageant dans un surplomb loin du dernier point.

Les émotions et principalement la peur de la chute qui règne en maître sur l’activité, sont tout à la fois le moteur et l’obstacle principal à la pratique de l’escalade.

Elles donnent le sens symbolique à l’activité : Aller là-haut, prendre le risque (réel ou imaginaire) de la chute, oser engager son corps en équilibre, réussir l'ascension et revenir indemne, enrichi par l'épreuve traversée, voilà l'essence même du plaisir de la grimpe.

Mais les effets de ce jeu avec sa peur peuvent s’inverser. Comme pour l'enfant à la balançoire, tout va se jouer dans le dosage : ni trop, ni trop peu. Pas assez de ballant et ce n'est pas amusant, trop d'élan, c'est la peur et  vite ce peut être la panique…

La zone de confort et de plaisir est étroite (1) et surtout individuelle. Les injonctions  sur le mode « n'aie pas peur! », « tu ne crains rien », « c'est facile ! » ... sont inutiles. Elles peuvent aussi devenir humiliantes pour celui qui est sorti de « SA » zone supportable. Cette notion de « zone supportable agréable » est capitale, c’est elle qui va permettre de libérer l’activité et les possibilités d’apprentissage du grimpeur.

Cliffhanger

Quand la fiction s’invite dans la réalité

L'escalade est considérée comme une activité « à risque », la chute y est possible, elle fait partie de l'activité et peut être dangereuse. Pour les futurs encadrants le souci de sécurité est primordial. Deux approches de la sécurité se côtoient sans qu'il soit toujours facile d'opter pour l'une ou l'autre. Pour illustrer, décalons-nous des pratiques sportives avec le conte de la belle au bois dormant !

Une fée maligne prédit à un roi que sa fille à l’âge de 15 ans se piquera avec un fuseau et qu'elle en mourra. Pour éviter tout danger, le roi fait brûler tous les fuseaux du royaume. À l’âge prédit, la jeune fille trouve par hasard un fuseau oublié...la suite est connue !

Ce conte propose deux idées qui peuvent inspirer les formateurs et plus largement tous ceux qui veulent accompagner les grimpeurs vers l’autonomie en grandes voies :

  • Vouloir ôter tout danger est aussi impossible qu’inefficace (1). Vivre en sécurité c'est connaître les risques, les fréquenter pour les maîtriser.

  • Il n’est ni possible ni souhaitable de protéger autrui du risque. La sécurité réelle est de lui apprendre à se protéger lui-même.

Formateurs, livres et sites spécialisés proposent à foison des protocoles pour l'assurance, les relais, le choix de l’itinéraire, les prises de décisions ... Ils sont destinés à être appliqués scrupuleusement. Leur intérêt réside dans leur efficacité, conçus par des experts, peaufinés au fil des ans et des évolutions, ils offrent théoriquement au pratiquant comme à l'encadrant la certitude de la sécurité. Ils permettent aux néophytes de profiter tout de suite du meilleur . Le protocole est donc une démarche utile et efficace et il serait dommage de s'en priver.

Pour autant, il importe de garder une certaine distance et vigilance. Leur point faible principal réside dans une utilisation mécanique. La fiabilité quasi magique reconnue au protocole émousse l’attention du grimpeur (si je fais tout bien, pas besoin de réfléchir, je ne risque rien) Le danger est alors de faire sans comprendre et de centrer l’attention sur les gestes en délaissant le sens (2).

Comme la situation réelle est toujours différente de celle des exercices d’apprentissage, le grimpeur se trouve alors démuni et contraint d'inventer et de réfléchir et  alors qu'il était préparé à appliquer.

Intégrer ces limites pour enrichir la pédagogie de l’initiation et de l’accompagnement

Comment redonner toute sa place à la dimension des émotions, promouvoir une conception active de la sécurité et utiliser à bon escient les protocoles et les apprentissages formels ? Les six propositions pédagogiques suivantes s’efforcent de répondre à ces questions et de contribuer à une pédagogie de l’autonomie en escalade et plus largement dans les activités à risques.

 

Reconnaître et exprimer la place centrale des émotions

Regarder une paroi de plusieurs centaines de mètres engendre des réactions différentes d’un grimpeur à l’autre : Excitation, inquiétude, appréhension, peur, joie… Reconnaître ses émotions, les exprimer, c’est commencer, non pas à les évacuer ce qui serait illusoire, mais plus simplement à pouvoir les apprivoiser, « à faire avec ». Les progrès du débutant proviennent d’abord de cet accommodement avec l’affectif. Pour un grimpeur agile cela suffit souvent pour passer du 3ème au 4ème voire au 5ème degré. La technique gestuelle et les capacités physiques ne pourront jouer à plein que lorsque les émotions ne viendront plus les inhiber ou les limiter.

Il ne faut pas sous estimer les mécanismes de prestance, d’évitement et déplacement qui empêchent l’expression des émotions. « Mes chaussons sont trop petits, ma tendinite s’est réveillée, j’ai mal dormi cette nuit, l’équipement m’a l’air douteux… » Parfois à son insu, parfois par fierté mal placée le grimpeur va nier ou taire les émotions, celles-ci n’en influenceront que davantage sa conduite. « L’affectivité est la clef des conduites motrices1 » trouve dans les activités dites à risque une pertinence accrue.

Les initiateurs et les accompagnants peuvent se donner deux buts simples :

- Parler avec les pratiquants de ce qu’ils ressentent pour les aider à conscientiser leurs propres émotions (c’est là le plus grand impensé de la pédagogie de l’escalade et peut-être aussi de bien d’autres domaines)

- Faire évoluer les débutants dans des zones d’émotion supportables : le fameux ni trop, ni trop peu ! cette zone étant nécessairement subjective et personnelle.

Désacraliser les protocoles

Il importe de bien séparer les principes de sécurité des techniques à mettre en œuvre. Installer un système autobloquant sur la corde de rappel est un principe de sécurité indispensable qui permet tout aussi bien de palier un évanouissement que de faciliter le démêlage de la corde en aval. En revanche que ce blocage résulte de l’utilisation d’un nœud « machard » « français » ou « prussik » et que la pose de ce nœud se fasse au-dessus ou en dessous du frein est tout à fait subalterne.

Savoir différencier principe et technique n’est pas une coquetterie, c’est au contraire une garantie pour une sécurité réelle. L’enfant citadin qui respecte scrupuleusement : « bonhomme rouge j’attends, bonhomme vert je passe » est davantage à la merci du chauffard que celui qui a appris, au-delà du code, à faire attention à la circulation vraie !
 

Chaque fois que nous enseignons un protocole :

 

- demandons à l’apprenant de bien différencier l’intangible du variable

- présentons la sécurité comme la résultante de multiples paramètres (le casque protège efficacement des petites pierres pas des séracs). Le protocole est un point d’appui, pas une assurance absolue

- conscientisons, chacun doit pouvoir expliciter pourquoi il agit de cette manière et en quoi cela garantit la sécurité

 

promouvoir une pédagogie de l’ accompagnement

Répétons-le, pour débuter en grandes voies d’escalade les apprentissages formels sont autant indispensables qu’insuffisants. C’est par une pratique accompagnée que l’on accède progressivement aux différents paliers d’autonomie. L’accompagnement est un forme pédagogique qui se situe entre :

  • la prise en charge complète (je t’emmène, je te ramène et je m’occupe de tout !) qui ne permet que peu d’acquisitions

  • le laisser faire (débrouille-toi, tout seul !) ou les acquisitions sont lentes, incertaines, souvent anxiogènes et parfois dangereuses (3)

quatre dimensions d’égales importances permettent de présenter l’accompagnement en escalade de grandes voies.


Un échange :

L’accompagnement est basé sur un échange entre l’accompagnateur et l’accompagné. Cet échange doit permettre aux deux de bien apprécier la marge d’autonomie souhaitable et supportable pour l’accompagné. Il permet aussi à l’accompagné de dire ou il en est dans la pratique mais aussi ses goûts, ses préférences, ses craintes, ses attentes. Une séance en école d’escalade est essentielle avant de se lancer dans les grands espaces.

garantir la sécurité et la réussite de la course:

L’accompagnateur garantira la sécurité de la cordée. Il importe que l’accompagné se sente en sécurité pour que les acquisitions se fassent. Cet impératif exige que l’accompagnateur évolue dans des voies et des conditions qu’il maîtrise aisément.
 

Initiatives maximum de l’accompagné :

« pour apprendre j’ai besoin d’entreprendre et de réussir (4) » L’accompagnateur laissera au maximum l’initiative à l’accompagné.Sur la base de l’échange préalable, accompagné et accompagnateur vont se mettre d’accord sur ce qui sera pris en charge par l’apprenant (trouver le chemin d’accès, trouver l’attaque de la voie, organisation de la cordée (qui fait quoi quand : longueurs, relais rappel …)L’accompagnateur se gardera d’intervenir trop tôt, un certain tâtonnement est nécessaire pour l’accès à l’autonomie.

 

Engagement affectif supportable

L’accompagnateur devra également garantir un engagement affectif supportable pour l’accompagné. Par le choix judicieux des initiatives laissées à l’accompagné il veillera que celui-ci évolue dans une zone émotionnelle positive (5),« ni trop, ni trop peu ». Parfois il devra reprendre la main, parfois il pourra proposer d’élargir l’autonomie, délicat dosage ou il s’agit essentiellement éviter les peurs préjudiciables à l’apprentissage .

 

La posture de l’accompagnant

Cette dimension est peut-être la plus délicate à appréhender. Ce qui se passe entre un accompagnant et un débutant ne se limite pas à la transmission d’une technicité. L’accompagnant tout d’abord doit générer de la tranquillité et de l’assurance. Il est fréquent de croiser des cordées où l’expérimenté étant lui-même débordé par ses émotions est incapable de rassurer ceux qu’il accompagne.

Il importe qu’il soit convaincu des possibilités de réussite des personnes qu’il accompagne. Cette confiance lucide dans les possibilités des apprenants est la base de la relation pédagogique.

Il est indispensable qu’il souligne et valorise les réussites, car le besoin de reconnaissance est présent chez tous les apprenants et particulièrement dans les activités comme l’escalade qui demande un fort engagement.

Pour apprendre il faut tout à la fois entreprendre et réussir

 

 

 

 

1.Roger Caillois dans « des jeux et des hommes » parle de panique voluptueuse pour définir les émotions engendrées par les activités qui fonctionnent sur la fréquentation du vertige ( ilinx)

2. Sans parler de la tristesse et de la fadeur d’une vie sans risque !

3. Voir schéma de l’accompagnement en fin d’article

4. Bernadette Aumont et Pierre-Marie Mesnier, L’acte d’apprendre, Paris, P.U.F.

5 .Roger Caillois parle de « zone de panique voluptueuse » pour définir les émotions engendrées par les activités qui fonctionnent sur la fréquentation du vertige ( ilinx)

Roger Caillois« des jeux et des hommes »Collection Folio essais n° 184, Gallimard. Ces initiatives (équiper le relais ou le rappel, décider de l’itinéraire..) génèrent des émotions puissantes. L’accompagnateur