LA MÉDIATHÈQUE ÉDUC’ACTIVE DES CEMÉA

Hommage à Pierre Amiot

En guise d’hommage, voici quelques témoignages sur la place que ses chansons ont eue dans nos stages, dans l’accompagnement de notre fonction d’animation et d’éducation, à l’école, dans les séjours de vacances...
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Média secondaire
Cemea

Pierre Amiot vient de nous quitter. Il nous semblait important que la disparition de ce musicien, auteur-compositeur, militant et formateur aux Ceméa soit évoquée dans Ven.

En guise d’hommage, voici quelques témoignages sur la place que ses chansons ont eue dans nos stages, dans l’accompagnement de notre fonction d’animation et d’éducation, à l’école, dans les séjours de vacances...

Mais aussi dans notre vie personnelle, où souvent des événements ou des souvenirs sont liés à quelques notes de musique. Des textes rappelant l’essentiel intemporel que représente le fait de chanter ensemble.

Oraison ou épitaphe

Je n’aimais pas chanter, je pensais que je chantais faux, on m’a dit que je détonnais seulement et de note en note, d’air en air, de mélodie en mélodie, de mots en mots, le chant a peu à peu apprivoisé mon désamour et je me suis mis à fredonner, à frissonner. Il a suffi de peu de choses pour abolir ma réticence. Quelques refrains, quelques couplets, une résonance. Et Pierre Amiot que de croiser j’ai eu la chance tant ses chansons ont le parfum de mon enfance y est sans doute pour beaucoup. Pour épitaphe, je verrais bien un p’tit rien de prose, de la poésie la voix se repose, tonne encore aussi.

François Simon

Quelques mots pour mémoire

« J'ai peu connu mon père mais on m'a souvent raconté qu'il avait une jolie voix et qu'il aimait chanter. Il ignorait la musique, le regrettait. Il disait, paraitil, que son fils, lui, apprendrait cette musique dont il avait été privé. Pour obéir à ce voeu, vers mes huit ou neuf ans, ma mère m'acheta un violon et me confia à l'école de musique de Rochefort. Ce violon m'accompagna pendant dix ans. En dehors des exercices souvent rébarbatifs, mon jeu favori était de laisser mes doigts inventer des notes et mon archet les faire chanter. C'est ainsi, je pense, que me vint le goût de la mélodie. Que ceux qui m'en donnèrent l'occasion en soient tendrement remerciés. Mais à cette époque, dans l'air du temps, il y avait aussi Monsieur Trénet, dont les Fleurs bleues parfumaient mes « jeunes années », en attendant que viennent les rencontres. Parmi celles-ci : Jean Riondet, qui changea mes « boiscouteries » en... « derrière-de-lapins-blanc », William Lemit qui me fit comprendre qu'il ne suffisait pas de « touiller » quelques notes, quelques mots pour faire une chanson, Denis Bordat qui, un jour, me dit : « Pierre, prends ta guitare...et me « Marie-Madeleinisa » À tous merci... Et aussi, à tous les amis des Ceméa qui eurent la gentillesse de chanter, ces chansons... et de les faire chanter.

Pierre Amiot, Airs de rien Le Scarabée-Ceméa, septembre 1993

Je ne connaissais pas les chansons de Pierre Amiot

2001, 2002 peut-être. Un de mes premiers regroupements des Ceméa, quelque part dans une montagne Rhône-Alpine… Il fait froid et, à part quelques fumeurs, les militants restent après le dîner dans la salle commune. Quelqu'un lance une phrase, une note, et deux, trois, dix enchaînent, aux quatre coins de la salle. J'écoute chanter une pomme, un bouton de rose, une rivière… Je vois des regards qui se croisent et se sourient. Je ne connais pas Pierre Amiot, ses chansons, leur place dans le patrimoine des Ceméa. Mais j'ai envie, malgré mon ignorance, et malgré mon incompétence, de prendre part à cette chorale improvisée, de "faire partie de", de "faire avec". Alors, tant pis, tant mieux, je meumeume, je grommelle, je yaourte et finis par fredonner quelques refrains, soutenue par la bienveillance de Blandine, de Richard… Quelle chaleur ! Comme il sera plus facile, demain, de s'écharper sur nos priorités pédagogiques, d'affronter ensemble des réalités qui nous écoeurent ! Nous chantons, ensemble, et les liens se tissent. Les occasions ont manqué et j'ai peu rechanté en regroupement, toujours aussi mal et toujours avec autant de plaisir. Mais j'ai obtenu que l'on ritualise du chant dans des stages pour responsables d'ACM d'où ils avaient disparu, que ce soit notre première proposition après un souvent douloureux atelier sur les abus sexuels… et j'ai dirigé ces chants, d’une manière toujours aussi faussée, mais avec toujours cette conviction qu'ailleurs était l'enjeu. Je ne connais pas les chansons de Pierre Amiot ; mais je sais ce que je leur dois.

Marianne de Préville Ceméa Suisse

Je me souviens

Je me souviens d’une mouette autour d’un point noir sur du bleu

Je me souviens d’un p’tyrien de rose sur le bout d’un sein

Je me souviens avoir osé chanter « viens t’en dans le bois, mignonne »

Je me souviens des yeux de mon amie et de la couleur de la mer

Je me souviens du port sous la bruine

Je me souviens du sable du temps et de la voix de l’oubli

Je me souviens avoir marché dans le vent Je me souviens d’une pomme à la cime d’un pommier

Je me souviens de ma câline et des câlins

Je me souviens avoir pris ma guitare sans m’appeler Pierre

Je me souviens du bois des putes

Je me souviens avoir dit bonjour par la fenêtre ouverte

Je me souviens ne l’avoir pas dit à Marie-Madeleine

Je me souviens avoir pensé que je te rencontrerai … un jour

Je me souviens n’avoir jamais croisé Pierre Amiot et pourtant Je me souviens avoir été triste quand j’ai appris sa mort.

Je me souviens avoir utilisé la face play-back d’un vinyle pour faire chanter des CM1 en 1983 dans une école de la banlieue chic de Saint-Étienne

Je me souviens des 120 copains

Je me souviens des copains, des copains se donnant la main

Je me souviens de la vidéo des archives du Val de Marne et de la chanson « yéyé » des Ceméa https://vimeo.com/57133868

Je me souviens des chansons qui se baladent

Je me souviens d’avoir appris tous ces chants en stage d’animateurs et de les avoir chantés jusqu’à l’usure

Je me souviens de soirées entre animateurs et du Cerdon sabré entre deux chants repris en canon

Je me souviens des balades en forêt, du coin cabane, du bord de la rivière et toujours une chanson possible

Je me souviens que ces années-là je découvrais Pérec et « Je me souviens » bouquin publié en 1978.

Je me souviens, c’était hier !

Michel Fougères

 

Toutes les références aux chansons sont issues des recueils suivants, tous publiés aux Éditions du Scarabée Garçon, la note… Vent de chez nous Prends ta guitare… Pierre Airs de rien

partition

Des instants de vie et des chansons

Les chansons accompagnent notre vie. Comme des repères affectifs, de moments du quotidien ou de l’extraordinaire, elles nous marquent. Et souvent, l’évocation d’une mélodie nous replonge dans d’autres lieux et d’autres temps. Si l’on chante ensemble ou que la chanson crée du lien humain, cela donne une dimension encore plus profonde à ces souvenirs. Voici, en guise d’hommage, certains petits instants de vie, qu’évoquent pour moi les chansons de Pierre Amiot.

« Sable du temps, voix de l’oubli, berce les nuits ou s’entend et se perd le vent vert de la mer… » Nous sommes en stage Bafa, et je suis marqué par l’étonnement des stagiaires quant au rendu de ce chant à plusieurs voix et à leur capacité de réaliser ensemble quelque chose de beau. Eux qui étaient un peu réticents au départ lorsque nous avons commencé à leur apprendre des chansons, prennent un vrai plaisir à chanter ensemble.

« Dodo, ma câline, dodo, mon câlin, endors-toi ma câline, endors-toi mon câlin… » Je berce un de mes enfants, qui s’endort doucement.

« Sur le fleuve de boue, quand la nuit nous surprend, surprend de tous ses chants… » Les élèves de la classe de CM1-CM2 dont je m’occupe chantent. Pas toujours simple avec les changements de rythmes et les notes tenues, mais ils s’en sortent plutôt bien et ils aiment chanter.

« Mais, je l’ai dit à la rivière, à la rivière dans son lit… » Je dirige un centre de vacances équitation à Valjouffrey le désert et je fais chanter les jeunes à plusieurs voix.

« … Mais, je l’ai dit à la rivière et la rivière ne l’a pas dit… » Nous chantons à deux voix avec mon épouse dans la voiture sur la route des Grands goulets qui monte sur le plateau du Vercors.

« Que ton pays soit fait de sable ou de glacier… » J’encadre un stage Bafa à Annonay. Nous sommes logés dans un château étonnant avec un grand parc.

« Marchons dans le vent, du matin levant… » Des souvenirs de colos et de classes de neige quand nous étions petits et quelques airs qui nous sont restés dans la tête.

« Dans la pluie et dans le vent du matin, la route va, la route va son train… » Je mets le 33 tours sur la platine. Les enfants sont petits. On chante la chanson en même temps que le disque.

« La route est passagère et tourne au soir couchant, au bois des ombres claires où s’est caché le vent… » J’encadre mon premier stage Bafa.

« Le vent, la pluie et la neige mêlée… » J’habite dans le Vercors et la neige tombe.

« Il y avait une pomme à la cime d’un pommier… » Les enfants de la classe de maternelle CP dont je m’occupe chantent avec entrain.

« … Un grand coup de vent d’automne la fit tomber sur le pré… » Je découvre dans un carnet de chants, cette chanson devenue anonyme et répertoriée dans le folklore traditionnel.

Dans L’Âme des poètes, Charles Trenet chantait : « La foule les chante un peu distraite, en ignorant le nom de l'auteur… » N’est-ce pas finalement une belle forme d’hommage que de donner à des chansons ce rôle d’accompagnement discret et simple de la vie des gens.

Olivier Ivanoff

 

Il est fait référence dans ce texte aux chansons

- Sable du temps (paroles J. Riondet, musique P. Amiot),

- Dodo ma câline (paroles D. Bordat, musique P. Amiot),

- Piroguier noir (paroles et musique P. Amiot),

- Marie-Madeleine (paroles D. Bordat, musique P. Amiot),

- Je te rencontrerai… un jour (paroles et musique P. Amiot),

- Marchons dans le vent (paroles J. Riondet, musique P. Amiot),

- Son petit Bonhomme de chemin (paroles et musique P. Amiot),

- La Route des bruyères (paroles et musique P. Amiot) - Le vent… la pluie… (paroles et musique P. Amiot)

- La Pomme et l’escargot (paroles C. Vildrac, musique P. Amiot)

partition

Les souvenirs se tissent au présent

Mes premiers souvenirs de chant, de chant collectif, remontent à mes premières colos, en tant que colon ! Souvenirs flous, de temps formalisés, le matin, lors du « rassemblement ». Quelques réminiscences de chants de marche surnagent en mémoire.

À peine plus tard, vivant dans une petite ville ouvrière savoyarde, j’ai croisé les chansons folkloriques, présentées à chaque fête de village, par la chorale du groupe folklorique local.

Naturellement, je suis devenu membre de l’harmonie municipale, où cadres et ouvriers de l’aciérie se confrontaient à des adaptations de ce qu’on appelle la musique savante et autres marches et musiques « populaires ». J’y ai appris, outre la maîtrise d’un instrument de musique, la théorie et le solfège. Je n’avais aucune conscience de vivre pleinement une dynamique d’Éducation populaire.

Stage de formation de moniteur de colonies de vacances : premiers chants collectifs, premiers plaisirs, premiers frissons effleurés quand corps, voix et souffles forment quelque chose d’encore indéfinissable. Évidemment, je ne savais pas à l’époque que les Ceméa avaient intégré dès leur création l’éducation musicale dans leurs priorités pour « faire de l’activité musicale un vecteur d’émancipation individuelle et collective ». Pas plus que comptines, rondes et jeux chantés étaient des piliers indispensables du développement de l’enfant ! Première colo en tant que moniteur : je croise puis je partage ce qui va me devenir « normal » par la suite. Ça chante ! Ça chante partout, ça chante souvent, à défaut de pouvoir dire tout le temps ! Dès les premières soirées entre monitrices et moniteurs, avec ou sans le directeur, ça continue de chanter ! Je suis arrivé avec les quinze chansons apprises durant mon stage, je repartirai de cette première expérience avec plus de cent chansons sur mon tout nouveau carnet de chants. Les enfants demandent à apprendre de nouveaux chants, à retravailler de plus anciens, qu’ils connaissent, qu’ils amènent avec eux, leurs chants de colos. Ils se présentent leurs chants, plus ou moins ambitieux selon leurs âges, par groupes, à la fin des repas. C’est une tradition de cette colo. Une, deux, trois voix, canons… Les chants des uns sont écoutés dans un joyeux silence, appréciés… Jamais applaudis, ça n’est pas nécessaire, juste validés par l’épaisseur du silence qui suit le chant… Dynamique intense du côté des encadrants ! Dans chaque groupe d’âge, on cherche, on décrypte, on répète…

Il y a les chants folkloriques, les chansons populaires traditionnelles, les chants de marins. Il y a les chants scouts laïques, ceux des Éclaireurs de France. Il y a les chants révolutionnaires, la colo est organisée par une municipalité communiste de la banlieue parisienne. Il y a les « chants de colos ». Et il y a des chansons nouvelles, déchiffrées par celles et ceux qui savent lire la musique. Les engueulades, les laborieuses mises au point.

Ça chantera encore et toujours !

Et de ce moment reste intacte la découverte d’un ton nouveau, d’un rythme nouveau dans le chant, de légèreté et d’impertinence dans les textes. Garçon, la note. Couverture à fond blanc, souvenir d’une lyre en graphisme. Pierre-G. Amiot. Souvenir très net des soirées de déchiffrage, de mise en place. Du plaisir du groupe d’encadrants à se lier dans ces chansons. Celui du plaisir et de la satisfaction des enfants d’avoir appris de nouvelles chansons. Et de les avoir travaillées. Lissées. Jusqu’à la vibration unique des voix superposées. Ce plaisir de la belle ouvrage, le même que le contact charnel du bois poncé juste comme il le faut. Je resterai cinq saisons pleines dans cette colo. Je la dirigerai. Mon carnet de chant s’épaissira. Nous chanterons beaucoup Pierre Amiot. Nous apprécierons de plus en plus, enrichis par ses harmonisations, celles de William Lemit. Nous approfondirons le sens revendicatif de bien des chansons traditionnelles. Ce qui nous aidera à les faire chanter avec une conviction non feinte par les ados, au moment où les chants semblaient désuets dans un paysage musical en pleine mutation.

Puis je prendrai la direction d’un nouveau centre. Une partie de l’équipe me suivra pour les premiers séjours. À ma stupéfaction, ça ne chantait pas ! Je pensais naïvement que ce que j’avais vécu les cinq années précédentes était une norme. Les enfants ne chantaient pas, l’équipe si ! Et autour des monitrices et des moniteurs chantant entre eux, par moment sur le terrain devant la colo viendront s’agglutiner des curiosités, des envies, des sourires. Des besoins. Des demandes. Et ça chantera, d’une autre façon. Des colos, des centres de vacances, des classes transplantées, des camps d’ados, des vacances familiales, des stages de formations, beaucoup, des stages d’activités musicales. Toujours des chants, des chansons. Il y aura des modes, qui se démoderont à leur tour. Des périodes où « ça » chantera moins. Puis « ça » reviendra. Comme revient le chant choral, dans cette intacte dynamique d’éducation populaire. Et toujours Pierre-G. Amiot. Beaucoup d’autres bien sûr. Mais le « ton » Pierre Amiot...

Les souvenirs se conjuguent au présent. Il y a plus de cinquante ans je déchiffrais Sable du temps. Cet été, pendant les rencontres de l’Éducation nouvelle, en Belgique, NOUS chantions Sable du temps.

Alain Gheno

carnet

De la mise en appétit à l’appétence

Le « Bafa », nous disions alors, voici pas mal d'années, « stage de base », sans doute pour le considérer comme une première étape, celle qui réveille, ouvre une porte sur le chemin de l'éducation ou celle de futur parent. Le chant y était de règle ; trente minutes tous les matins, après un moment d'invitation à découvrir l'enfant, sa psychologie, la vie sociale, collective, sorte de mise en appétit pour la journée. Tout comme les jeux chantés – les stagiaires au début disaient « faire la ronde » – le chant était incontournable et de plus en plus adopté et joyeux après le temps d'étonnement ou de sourires en coin. Nous pouvions vérifier l'évolution du « climat » du groupe lorsque le chant fusait, au troisième jour – période test – faisant signe que le plaisir de la découverte confiante était adopté.

À « l'époque », comme disent les enfants, nos stages, en Auvergne, réunissaient soixante jeunes et une équipe de formateurs et, chacun – sauf exception – était invité à entrer dans l'initiation : présenter le chant en chantant, un couplet, le refrain, mettre la mélodie et les paroles dans les oreilles, par de brefs allers et retours afin que la mémoire enregistre. La surprise du résultat obtenu en quelques minutes donnait confiance.

Pas de spécialiste chanteur dans l'équipe, à chacun la possibilité de conduire un chant, encourager le tâtonnement vocal, pour tendre vers le plaisir de chanter ensemble. La poésie sensible de Pierre Amiot plaisait, ses textes limpides, ses mélodies toniques étaient adoptées par une jeunesse pourtant bercée par d'autres rythmes.

Aujourd'hui encore, une phrase, un mot et on chante Amiot dans sa voiture ou entre amis.

Serge Guisset


Vers l'Education Nouvelle (n° 577, janvier 2020)