LA MÉDIATHÈQUE ÉDUC’ACTIVE DES CEMÉA

Qui a ouvert le coin poupée?

Dans les accueils de jeunes enfants, aménager offre de véritables occasions d’éducation, de situations ludiques et d’habiletés. Tout est réfléchi puis enrichi à partir du regard porté sur les enfants évoluant à leur gré dans ces espaces à leur dimension
Média secondaire

En crèche, en multi-accueils, dans les centres de loisirs ou de vacances, à l’école, les aménagements des locaux, de l’espace en de multiples coins permettent aux enfants de vivre de nombreux instants de jeux. Ils vont imiter, faire semblant et visiter toutes les occurrences des jeux symboliques, en toute sécurité. La place des adultes est prépondérante. Souvent observateurs et observatrices, parfois au cœur des échanges ludiques, leur rôle est avant tout d’être disponibles, présents mais discrets et d’observer, de veiller à ce que les coins installés soient rangés mais pas trop, qu’ils répondent aux besoins des enfants accueillis et qu’ils soient en accès libre ou animés par un adulte. Les enfants peuvent à loisir, transvaser, jouer à la marchande, se prendre pour un docteur ou pour un peintre, pour Lewis Hamilton et manier des marionnettes et d’autres choses encore autour des livres, de la cuisine et des poupées. Ouvert ou fermé le coin peut évoluer selon des règles claires et bien précises.

Journée découverte

7h30. Je découvre la crèche. C'est mon premier jour de stage comme étudiante éducatrice de jeunes enfants. En arrivant, les enfants de 3 mois à 3 ans sont accueillis dans une salle commune avant d'être répartis dans les différents secteurs par tranche d'âge. Un coin poupée et dînette est matérialisé par de petits meubles installés en carré, mais ce matin, il est « fermé », le petit banc qui permet son ouverture n'ayant pas été tiré. Quelques enfants demandent à y aller et je prends l'initiative de l'ouvrir. Quelques éléments de dînette y sont disponibles, mais il n'y a que deux assiettes, les enfants cherchent des fourchettes et ne les trouvent pas, ils se chamaillent car l'un d'entre eux a pris la poêle et l'autre son couvercle. Dans un coin de ce tout petit espace, une caisse est posée par terre, d'où dépassent deux poupons et des vêtements de bébé. Un toboggan, placé sur un côté dans la longueur de la pièce est fermé lui aussi. On m'explique qu'il est mis à disposition des enfants sur leur demande, mais seulement si un adulte est disponible pour rester à côté et surveiller. Sur les bords de la salle, les enfants peuvent sortir librement sur deux tapis des caisses de voitures, de legos, d'animaux. Une structure faite de plusieurs pans ajustables et ajourés sépare la pièce d'un petit coin aménagé avec des coussins, là où tous les jours une des professionnelles lit quelques livres avant le repas de midi. Les livres sont tous posés en hauteur et ne sont donc pas accessibles aux enfants.

Entrer en douceur dans le quotidien des enfants

Je m’assois sur un des tapis, près d'une caisse d'animaux et observe les va-et-vient des enfants et des adultes. Certains enfants s'approchent spontanément de moi. Je me présente : « Je suis Marie. Tu ne me connais pas ; je vais être à la crèche pendant quelques semaines avec vous.» Ça suffit sans doute. Ils me sollicitent pour leurs jeux. D'autres plus réservés m'observent de loin ; d'autres encore ne semblent pas avoir remarqué ma présence. Un peu plus tard, l’éducatrice qui assure l'accueil des parents dans le hall se présente dans la salle : « Mais qui a ouvert le coin poupée ? » Je lui répond que c'est moi. Aucun enfant n'étant en train d'y jouer, elle le ferme en disant : « Après, il y a trop de bazar. » La maman d'Alina, cinq mois, s'en va après avoir transmis les informations sur la nuit et le dernier biberon à la référente des bébés qui l'a accueillie. Celle-ci va chercher une poussette qu'elle installe dans un coin de la pièce, attache Alina dedans, lui donne un hochet puis retourne à l'accueil.

Alina est bien réveillée. Elle observe les enfants qui jouent près d'elle, leur sourit quand ils lui adressent la parole, cherche à capter le regard des adultes qui passent et quand ceux-ci s'arrêtent quelques secondes pour lui dire bonjour, elle babille en remuant bras et jambes. Puis quand ils s'éloignent, elle recommence son observation. à un moment donné, elle montre des signes de fatigue et commence à pleurer un peu, doucement. J'entends une animatrice : « Elle chouine la petite, je vais lui donner la sussu. » Elle lui met la sucette dans la bouche et repart.

Mélie et Luce, 2 ans et demi ont réussi à décrocher le rideau de la porte de la structure transversale qui avait été relevé, et elles courent la tête la première dans ce rideau dans un jeu de caché-coucou improvisé. Très enthousiaste, leur jeu est accompagné de grands cris. Une personne les apostrophe à l'autre bout de la salle : « Oh, ça suffit les filles ! Vous vous calmez !» Elle raccroche le rideau. Les deux fillettes sautent sur les coussins du coin lecture. « Ça suffit ! Vous savez qu'on ne se met pas debout sur les coussins ! » La maman de Paco est pressée ce matin. «Un petit bisou, et à ce soir mon chou.» La porte ne s'est pas refermée que déjà il pleure en criant : «Maman !» L'éducatrice le prend dans ses bras. «Allez, tu sais bien qu'elle va revenir ce soir, maman. » Puis elle le pose dans la pièce d'accueil : « Allez, arrête, tu vas faire pleurer les copains.»

Un regard extérieur nous fait voir ce que l'on ne voit plus

Quelques jours plus tard, j'ai l'occasion de faire part de mes premières observations à deux des éducatrices de la crèche. Je leur dis que j'ai été étonnée en arrivant que si peu de jeux soient disponibles en « libre-service », et que les enfants aient nécessairement besoin de l'adulte pour accéder à leur envie de tel ou tel jeu. Elles m'expliquent que la crèche a récemment été réaménagée et que les installations ne sont pas terminées. De plus, cette pièce accueillant toutes les tranches d'âge aux moments d'accueil et de départ, on ne peut pas laisser tous les jeux destinés aux plus grands en libre accès permanent. Enfin, l'éducatrice du groupe des 2,5- 3 ans m'assure que si l'on fait trop de propositions différentes en même temps aux enfants, ils ne réussissent pas à se poser, et ne développent pas leur capacité de concentration. Le stage avance. J'observe également que sur les temps d'accueil et de départ, les adultes ne sont pas avec les enfants. Ils sont bien là, mais non présents pour les enfants. Le matin, c'est l'heure de l'organisation de la journée, de la préparation des dortoirs en fonction des présents, du café. Les activités en tant que telles n'ayant pas commencé, les adultes ne se posent pas ou peu avec eux pour rassurer, accompagner, mettre des mots sur les séparations difficiles ou médiatiser leurs jeux. De même, le soir, le quota de personnes présentes étant réduit au minimum réglementaire en fonction des heures de départ des enfants, les animatrices qui amènent les enfants de leur secteur dans la salle commune repartent ensuite ranger leur salle, nettoyer leur lieu de change, préparer la journée du lendemain. Et c'est donc encore à ce moment difficile dans lequel s'additionnent la fatigue de la journée, le mélange des enfants d'âges différents et l'attente parfois angoissée des parents que les adultes sont le moins disponibles pour les enfants, et que les enfants se retrouvent dans une salle qui inlassablement ne leur propose que des legos, des animaux et des voitures.

Imaginer une organisation différente de l'espace

On pourrait imaginer une organisation différente de l'espace, qui permette à chacun de trouver un endroit qui lui convienne. Un coin «détente», pour finir doucement de se réveiller le matin ou faire une petite pause en fin d'après-midi, avec des livres, peut-être pas les plus beaux ni les plus fragiles, à disposition. Sachant l'importance du jeu symbolique à partir de 2 ans, on pourrait installer un vrai coin dînette, ouvert et accueillant, avec suffisamment de matériel pour vraiment mettre la table et jouer à faire semblant ; un coin poupée avec une petite table pour « changer le bébé » et une étagère pour ranger ses affaires... On trouverait quelques puzzles ou des jeux sur table, installés avant l'arrivée des enfants sur des étagères, et qu'ils pourraient choisir selon leurs envies, du matériel pour manipuler, pour dessiner... Et peut-être y aurait-il la possibilité pour ceux qui le veulent, avec un ou deux adultes, d'aller dehors si le temps le permet. On pourrait aussi penser un coin pour pouvoir poser les bébés avant qu'ils ne soient accueillis dans leur secteur le matin, ou que leurs parents les récupèrent le soir, et qui bien souvent attendent dans une poussette, cherchant à capter le regard de tous les adultes qui passent à proximité. Un tapis, quelques coussins en hauteur pour en sécuriser les contours, quelques objets soigneusement choisis et une règle qui dit qu'on ne rentre pas dans la sphère des bébés, ou qu'on peut s'y installer, mais seulement assis et calme.

Des adultes disponibles

Et des adultes, pas forcément plus nombreux que ceux qui sont déjà là, mais présents avec les enfants, dans les différents espaces de la salle... Des adultes qui volontairement, consciemment, se posent à hauteur d'enfant, et se rendent disponibles à leurs demandes et leurs besoins : participer à un jeu, verbaliser un sentiment difficile à exprimer, poser un regard bienveillant sur celui dont la tour de legos s'effondre, accueillir l'enfant qui vient d'arriver et est en train de vivre la transition imposée chaque matin entre la maison et la crèche, accroché à son doudou. Être présent, ce n'est pas intervenir à tout bout de champs. Cela peut être s’asseoir et observer, tout simplement, le commencement de cette journée collective. La question qui se pose ici, me semble t-il, est la conception de ces temps d'accueil et de départ : moments d'attente ou véritables espaces d'éducation dans lesquels tous les lieux, les actes et les paroles qui sont posés par les adultes, sont pensés, réfléchis, repris en équipe, en mettant l'enfant au centre ? Comme stagiaire, j'ai rêvé de temps et d'espaces où l'enfant serait accueilli et accompagné pleinement, quels que soient l'heure ou les inconvénients matériels liés à la structure ; des temps d'accueil et de départ expliqués et travaillés en équipe comme de vrais temps éducatifs pour les enfants, et pas seulement des temps en marge, avant ou après la « vraie journée », qui ne commencerait qu'au moment de « l'activité dirigée. » Alors, en tant qu’éducatrice professionnelle, ouvrirais-je le coin poupée ?

 


Cet article est issu de la revue des Cahiers de l'animation 2013