Anna : On a reçu des lettres, Aurèle était pas content.
Présidente : Qu’est-ce que tu demandes ?
Anna : Rien. Je dis.
"Qui c’est l’conseil ?" de Catherine Pochet et Fernand Oury
"Qui c’est l’conseil ? La loi de la classe", Catherine Pochet et Fernand Oury, Champ social éditions, 1980 (1re éd. Maspero, 1979).
Septembre 1974. La rentrée des classes a un parfum singulier pour les 26 élèves de ce CE2 de Bondy (93) et leur maîtresse, Catherine Pochet. En effet, cette dernière emploie à plusieurs reprises un drôle de mot, un peu mystérieux et chargé d’importance, un mot qui ne cesse d’interroger les enfants : le Conseil. « Qui c’est l’conseil ? » insiste la jeune Christine.
Extrait d’un conseil, à propos des correspondants, page 184.
Catherine Pochet y retranscrit de manière quasi exhaustive les échanges tenus lors des conseils. « Je note sur mon journal de bord les paroles exactes des enfants. Mes réactions aussi. » Ainsi, à travers le prisme de l’instance cardinale du conseil réuni deux fois par semaine, le lecteur suit, tout au long d’une année scolaire, la mise en place d’une classe coopérative. Le matériau brut des verbatims fait récit. Comme à la lecture d’une pièce de théâtre, derrière les prénoms on découvre les personnalités, derrière les échanges on devine les jeux de rôles, on mesure les avancées, les errements, les replis, les défaites, les tentatives... À intervalles réguliers, le fil du récit est interrompu pour être questionné et mis en perspective sous forme – là aussi – de dialogues entre le vieux sage ironique, Oury, et la jeune et tenace Pochet. « Nos discussions reconstituées feront commentaire » dit Oury.
Éduquer à la démocratie
Dans le contexte international actuel où le droit ne semble plus l’outil désirable pour se prémunir de la loi du plus fort, où la vengeance sursoit à la justice, où le besoin de protection semble abandonné aux mains d’hommes forts, le lecteur est frappé par la permanence de l’enjeu éducatif au cœur de l’ouvrage : éduquer à la démocratie. En effet, au-delà de quelques éléments de contexte datés, ou peut-être grâce à eux (un univers scolaire où la parole nue n’est pas encore encombrée de technologies), si l’on extrapole l’organisation sociale présentée ici, du petit univers de la classe à celui de la société, c’est la tentative d’un vivre-ensemble démocratique qui nous est proposée. Une éducation à la démocratie en actes, au jour le jour. « Aussi, prudemment, lentement, préférons-nous entraîner des enfants à l’exercice du pouvoir, de la responsabilité, de la liberté. Travail difficile mais, expériences faites, possible et rentable : il est bien agréable d’avoir une classe qui tourne rond. Au bout de plusieurs mois. » Et l’ouvrage de nous faire découvrir le potentiel intact de la voie empruntée, celle de la pédagogie institutionnelle.
F.O. – Donc tu avoues : tu as manipulé le groupe. Tu n’as pas honte ! Aux yeux des purs, tu es finalement directive, voire « fasciste » …
C.P. – C’est fatigant, ton humour, tu sais ! Je me passe de la bénédiction des pédagogues ancien ou nouveau style. Si on parlait sérieusement ?
Extrait d'un échange entre Catherine Pochet et Fernand Oury,
pages 85, sur la mise en place du conseil dans la classe.
Souvent Oury grommelle après la question trop fréquente de ses lecteurs et lectrices tenté·es par la pédagogie institutionnelle : « Comment s’y prendre ? Par où démarrer ? » Catherine Pochet a choisi. « Tiens ! Elle a commencé par le Conseil, clef de voûte des institutions » fait remarquer Oury. Elle a donc bien lu Vasquez-Oury : « Commence par ce que tu peux, par ce qui te plaît. » Mais en tirant le fil du conseil c’est toute la pédagogie institutionnelle qui vient avec : techniques Freinet (imprimerie, texte libre, correspondance), ceintures, métiers, monnaie intérieure, marché, etc. L’approche systémique fait la force et la cohérence de cette pédagogie mais aussi sa difficulté puisqu’il faut tout affronter d’emblée. Alors pour paraphraser Oury, à la question « par quelle lecture démarrer pour découvrir la pédagogie institutionnelle ? » on serait tenté de répondre : « Pourquoi pas avec ce livre ? »