Jouer à être un ou une autre permet de forcer son esprit à penser autrement, de s’obliger à se décentrer de sa personne et ainsi ouvrir des portes sur le chemin de l’empathie et de la compréhension des dynamiques qui structurent les groupes.
À quoi tu joues ? Dossier
Le jeu irrigue les relations humaines et les apprentissages depuis des temps très anciens.
« Il faut jouer pour devenir sérieux » écrivait Aristote plus de trois cents ans avant notre ère.
Cette capacité à franchir les barrières temporelles marque le caractère fondamental que représente pour l’individu cette activité, qui s’appuie avant tout sur la notion de plaisir. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Quelle est la place du jeu dans une société technologique et individualiste ? Ce dossier s’intéresse à la manière dont a évolué ce phénomène fantastique qui permet de faire société et d’entrer en contact avec l’autre, tout en nourrissant les apprentissages. Quelles sont ses réalités actuelles et comment se vit-il au quotidien ?
Jouer a une fonction essentielle dans les apprentissages. L’enseignement, fasciné par la capacité d’adhésion des enfants au jeu, a cherché à utiliser ce moteur avec des ambitions parfois ambiguës. Le lien entre le jeu et l’école s’est construit au fil du temps et alimente la réflexion sur les enjeux politiques du rôle de la scolarité et la place donnée aux enfants dans la société. « Une école centrée sur l’accumulation de savoirs fragmentés et la compétition ? Ou une édu- cation qui considère les enfants et les adolescents dans toutes leurs dimensions », un article sur le lien entre le jeu et les apprentissages se penche sur sa place à l’école, sur les contradictions qu’il fait apparaître et sur les conditions nécessaires pour qu’il contribue au développement de l’enfant. Il ne suffit pas de donner le titre de jeu à une activité pour qu’elle le soit et on assiste régulièrement à des dérives dans les- quelles le terme de jeu est instrumentalisé et devient un simple habillage ludique de l’exercice. Mais il y a un autre type d’instrumentalisation, surfant sur la volonté des parents de mettre leur enfant dans les meilleures conditions possibles, liant l’action de jouer à la commercialisation et l’achat de matériel pédagogique spécifique et de jeux censés faciliter les apprentissages.
Jeu et Éducation nouvelle
Les expérimentations et les textes de pédagogues comme Decroly, Montessori ou Freinet rappellent que l’Éducation nouvelle s’est toujours appuyée sur le jeu. Cette activité naturelle de l’enfant met en œuvre des éléments fondamentaux comme la prise en compte de l’individu, du groupe, de l’environnement, ainsi que l’importance de l’activité. Jouer est une activité multiple et on ne joue pas seulement avec des règles structurées et organisées ou avec des jouets dédiés. Dès le plus jeune âge les enfants s’amusent avec ce qu’ils ont à leur disposition et tout peut être prétexte à jouer. Mais dans une société dans laquelle l’objet ad hoc, technique, sécurisé, scientifiquement étudié pour ses objectifs éducatifs, son efficacité et bien sûr commercialisé, peut-on encore donner aux enfants la possibilité de développer leur imagination à partir d’objets qui ne sont pas dédiés ?
Dans une bande dessinée des années 70, le psychologue italien Francesco Tonucci montrait une petite fille jouant avec une poupée qu’elle s’était fabriquée avec deux morceaux de bois. Puis ses parents lui offraient une poupée réaliste qui parlait. Alors, la petite fille la regardait, l’écoutait dire « maman », mais ne jouait plus. Le jeu libre est une composante essentielle de l’action de jouer. Il développe l’imagination et l’initiative. Dans la société actuelle, il est important de lui laisser la place qu’il mérite. Un reportage sur « la boîte à jouer », une cour avec mille invitations à jouer, donne un exemple de mise en action. Des objets divers de la vie courante sont mis à disposition des enfants dans un espace délimité. Cette sollicitation les amène, seuls ou à plusieurs, à imaginer, inventer, expérimenter et jouer. Ce lieu, aménagé pour que l’on puisse y pratiquer le jeu librement, amène à repenser les espaces et à regarder autrement les objets susceptibles de servir à jouer. Comme Marcel Duchamp en 1914 a changé le statut d’un porte-bouteilles pour l’élever au rang d’œuvre d’art, les adultes organisant la boîte à jouer proposent la transformation des tubes plastiques, manches à balais, morceaux de tissu, filets, cordes, casseroles, roulettes... en objets à jouer. De plus, se crée une relation éducative dans laquelle animateurs et animatrices ne sont pas à l’initiative et à la conduite des jeux. Ils et elles sont dans la situation de devoir faire confiance aux enfants. Ceux-ci peuvent alors librement s’organiser, construire ensemble et décider quel rôle sera donné aux objets mis à leur disposition. Le jeu libre rappelle que tout peut être prétexte à jeu et support à l’imagination, mais réinterroge également le rapport au temps, au rythme de l’enfant et à l’injonction de faire qui lui est souvent imposée.
Jouer pour créer des liens
Jouer amène enfants et adultes à vivre des relations diverses et à adapter leurs stratégies. Dans les jeux, on peut coopérer, s’opposer et paradoxalement parfois faire les deux à la fois. Comme dans le jeu « poules, renards, vipères » où on est à la fois le prédateur pour certains et la proie pour d’autres. Les joueurs et joueuses sont en situation de devoir compter sur un adversaire, mais également de devoir s’en méfier. S’il est nécessaire de faire des alliances, cela amène aussi des trahisons, mais toujours dans une logique rassurante et maîtrisée par les règles que l’on pourrait résumer par une réflexion d’enfant : « On est ennemi, mais c’est pour de faux ! » Pourtant, bien que le jeu favorise la relation à l’autre, il n’évite pas forcément les stéréotypes de genre et il est important d’en être conscient. Jouer peut aussi être l’occasion de rappeler qu’il n’y a pas que les princesses prisonnières qui peuvent être sauvées par un prince, mais que l’inverse est aussi possible.
Le jeu de rôle peut permettre de jouer à être l’autre. En se mettant à sa place on est amené à changer sa perception et de ce fait, mieux le comprendre. Si un petit dessin vaut mieux qu’un long discours, jouer peut aussi parfois se montrer bien plus efficace qu’une leçon de morale sur la prise en compte de son prochain. Le jeu de rôle peut amener une vraie réflexion et participer activement à la construction des relations et à l’apprentissage de compétences psychosociales. Ce type de jeu n’est pas réservé aux enfants et peut aussi être utilisé en formation d’adultes. « Jouer à être un ou une autre permet de forcer son esprit à penser autrement, de s’obliger à se décentrer de sa personne et ainsi ouvrir des portes sur le chemin de l’empathie et de la compréhension des dynamiques qui structurent les groupes » explique un responsable de formation dans le cadre d’un travail sur la dynamique de groupe.
Les jeux de société ont connu de nombreuses évolutions dans les habitudes et les pratiques. Depuis les années 80, leur importance n’a cessé de grandir et ils sont aujourd’hui particulièrement mis en valeur. Les lieux associatifs et les bars à jeux se multiplient et on joue beaucoup plus qu’avant en famille. Cette évolution amène même le jeu de société à pouvoir être un lien entre les familles et l’école. Une enseignante parle de son expérience dans une école de Villeurbanne où les jeux sont utilisés pour mettre en relation parents, enseignant·es et enfants. Ces pratiques interrogent le rôle social de cette activité. Dans une interview, Vincent Berry, responsable du Master sciences du jeu à la Sorbonne, situe cette dynamique dans un contexte social. Jouer ensemble, que ce soit en présentiel ou en ligne, permet la mise en relation dans une société souvent cloisonnée. Le statut du jeu a évolué. « Il n’est plus considéré comme éducatif seulement quand il est porteur d’objectifs spécifiques d’apprentissage, mais parce qu’il est intrinsèquement porteur de valeurs culturelles et éducatives. »
Retrouvez dans ce dossier :
Éclairage - Apprendre en jouant, une révolution pédagogique, par Sylvain Wagnon
Reportage - Une boîte pour libérer le jeu, par Laurence Bernabeu
Témoignage - Jouer à être un ou une autre pour mieux comprendre les autres, par Alexandre Agnès-Rétaux
Interview - Vincent Berry “Aujourd'hui, les jeux de société ont gagné en légitimité culturelle et sociale, pas seulement pour des raisons éducatives”, par Dimitri Dupont et Olivier Ivanoff
3 questions à... Claire Elbisser “Entrer en relation avec l'école autrement”, par Michelle Olivier