LA MÉDIATHÈQUE ÉDUC’ACTIVE DES CEMÉA

Être éducateur, un engagement politique ?

S’engager aujourd’hui dans un parcours de formation en travail social, est-ce pareil qu’hier ? Que (re) cherche-t-on quand on est éducateur.rice ? Qu’est-ce que veut d’ailleurs dire être éducateur.rice aujourd’hui ? Peut-on, doit-on parler d’un acte politique ?
Média secondaire

Nous pourrions reprendre les mots d’introduction du dossier de VST n°138 « être éducateur aujourd’hui, hommage à Jacques Ladsous » : « Que devient le métier d’éducateur, ce terme générique qui signifiait pour jacques Ladsous, l’accompagnement, le soutien, la proximité l’engagement ? Il a progressivement été morcelé en diverses fonctions et en divers niveaux de classification. Il est aujourd’hui question que certains de ces éducateurs, ceux qui sont spécialisés, accèdent à un grade universitaire et deviennent « coordonnateurs ». Et la relation dans tout ça ? »


Ces questions peuvent apparaître surprenantes et sans vraiment d’intérêt, ou corporatiste, mais en fait il s’agit de donner du sens au projet d’intervention sociale. Quelle conception portons-nous collectivement de l’accueil, de l’accompagnement et du soutien, aux individus les plus fragilisés ? Ce débat n’est pas récent et revient de manière lancinante, mais il prend une dimension particulière dans une société en pleine mutation. La révolution technologique et numérique que nous vivons et le projet politique national qui défend une idée de la réussite individuelle, de la performance viennent réinterroger le sens même de l’action des éducateur.rice.s. A quoi servent-ils.elles ? Sont-ils.elles utiles ? Ne dépense-t-on un « pognon dingue », pour peu de résultats ?

Un tiraillement parfois complexe à vivre

Réinterroger cela, c’est se reposer la question de l’utilité d’une part, mais aussi du socle qui anime ceux et celles qui décident de s’engager dans le champ de l’intervention sociale. Il apparaît en effet que l’engagement est à la fois humain car on va aller à la rencontre de l’autre, de celui.celle qui souffre, qui est exclu.e, qui ne trouve pas de place dans la société, mais c’est aussi un engagement politique dans le sens ou cette action est mise en œuvre avec une visée, une finalité. Pour certain.e.s, il s’agira de combattre les inégalités, pour les autres il s’agira de favoriser l’émancipation, pour d’autres encore il s’agira de permettre à chacun.e de (re)trouver une place, ou tout cela à la fois. Donc s’engager dans cette profession, c’est avoir cela en toile de fond, mais c’est aussi réfléchir à la forme et la manière de s’engager (l’accompagnement individuel, le travail à partir du collectif, etc.), ou encore aux concepts et références qui vont guider cette action (psychanalyse, sociologie, etc .).

Mais en même temps, les éducateurs et les éducatrices sont tiraillé.e.s, car soumis.e.s à des injonctions de résultats, de réussites, mais aussi à des problématiques de financement de leurs actions. La marchandisation du social n’est pas une illusion et occupe le devant de la scène ! Les équipes de terrain doivent penser à répondre à des appels à projets (au mieux!), à des appels d’offre (au pire) et se voient obligées d’être mises en concurrence avec d’autres équipes, d’autres établissements. Il en va de la survie de la structure, du dispositif. Les dispositifs se doivent ensuite d’être évaluer, du côté de la performance : est-ce que les personnes accompagnées retrouvent bien un emploi durable ? Est-ce qu’elles sont capables de gérer un budget ? Etc.

Attention, il ne s’agit pas ici de refuser de réfléchir au coût de la dépense sociale ou à la pertinence de telle ou telle action, mais cela ne doit pas se faire au dépend du sens de l’action et en oubliant par exemple tout ce qui ne se voit pas de manière concrète, palpable, mais qui pourtant participe à l’insertion et à l’émancipation des personnes. Nous pouvons prendre l’exemple d’une personne qui fait un parcours d’insertion par l’activité économique. À la fin de son contrat, elle n’est pas forcément en « sortie positive à l’emploi » (au sens du ministère du travail), mais a repris un parcours de soins, à renouer un lien avec son entourage, etc. Les éléments ont moins de lisibilité en termes d’insertion vers l’emploi, mais ne sont-ils pas aussi importants ?

La formation se situe donc à l’intersection de ces tensions

En effet, dans ce contexte de tension, de remise à plat, voire de remise en cause du métier d’éducateur, avec une volonté de saucissonner les choses, de répartir l’accompagnement entre différent.e.s professionnel.le.s, les écoles en travail social doivent repenser d’une part leurs rubans pédagogiques (avec le changement de niveau de formation par exemple), mais aussi voir comment elles peuvent continuer à favoriser la réflexion et le positionnement des futur.e.s professionnel.le.s, sans les enfermer dans une formation technique (même si la technicité ne doit pas être négligée, car indispensable pour être professionnel.le).

Les centres de formation se doivent donc de proposer des espaces de formation qui laissent la place aux questionnements et aux doutes des éducateur.rice.s en formation. Ainsi les Groupes d’analyse de la pratique, les rencontres avec d’autres professionnel.le.s, en alternance avec les temps de stages, la lecture de textes, etc. sont indispensables pour penser sa pratique, réfléchir à sa posture professionnelle, définir le sens de son action. Là encore, le défi est grand pour les formateur.rice.s qui doivent en même temps jongler avec les multiples contenus des Unités de Compétences ou autre Domaines de Formation. Un véritable mécano, qu’il faut réussir à monter, en ne perdant pas de vue la nécessité de laisser de la place pour chacun.e, pour réfléchir, critiquer, penser le sens de sa pratique, expérimenter, s’entraîner.

Ici et là-bas, les mêmes questions

Les Rencontres Européennes du Social qui se sont tenues en décembre 2018, à Paris ont permis la rencontre et l’échange de pratique entre des éducateur.rice.s de plusieurs pays. Si les contextes sont bien sûr différents, nous avons pu collectivement nous rendre compte que des problématiques identiques émergent ici et là. En effet, chacun.e interroge le sens même de l’action dans une évolution des modèles de référence. La marchandisation du social est constatée un peu partout, avec une volonté politique exprimée et/ou agie de rentabiliser les dispositifs, les rendre « plus efficaces » et moins coûteux. Le morcellement des actions et la mise en concurrence semble progressivement prendre le pas (appel à projets, mise en place des CPOM, paiement à l’acte ou au lit occupé, etc.).

Les nouveaux managers du social tentent ici et là de dénoncer l’archaïsme des corporations et leur dédain vis-à-vis des processus d’évaluation, par peur d’être remis en cause. Il me semble que cette vision des choses est sans doute très réductrice, car la situation est plus complexe. S’il est important de ne pas balayer d’un revers de main, la volonté de contrôle de l’utilisation des deniers publics, il est également important de ne pas réduire l’action des éducateur.rice.s à des actes (au sens médical du terme), mais bien à un engagement avec et pour des personnes en situation de fragilités à un moment donné. Cela veut donc que la notion de temps doit être prise en compte. Nous parlons bien là de prise en compte de la complexité (au sens porté par Edgard Morin), c’est à dire qui signifie « ce qui est tissé ensemble », cela veut donc dire que l’action éducative prend en compte (essayer de comprendre, de relier, de dénouer) les différentes difficultés des personnes, mais aussi leurs compétences, pour construire avec les personnes, un accompagnement singulier. Cela veut donc dire que tout ne peut être réduit à un acte, mais qu’il faut prendre en compte l’indicible, le flou, l’histoire des individus.

Être éducateur.rice, c’est donc accepter de ne pas tout comprendre, de se tromper, de tenter, de faire un pas vers l’autre. Autant de moments, d’actions qui ne peuvent être quantifiés et évalués facilement ■

Extrait de l'émission du 24 septembre 2019 de la webradio du secteur "Travail social et santé mentale" des CEMÉA


 

Rencontres Européennes du Social 2018

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