N'oublions pas dans les discriminations, l'antisémitisme !
Qu’est-ce que l'antisémitisme ?
Origine du mot « antisémitisme »
Le mot antisémitisme apparaît pour la première fois en 1879, dans l'essai « Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum » (La victoire de la judéité sur la germanité) du journaliste allemand Wilhelm Marr. Il introduira ce terme dans le but de remplacer le terme «Judenhaß» (« haine des Juifs »), afin de donner à cette haine un caractère pseudo-scientifique. Il développera tout un argumentaire, afin de démontrer que les Juifs représentent un danger non pas religieux mais biologique, dès lors, ils seront envisagés comme groupe racial.
Étymologiquement, le terme « antisémitisme » se structure en trois parties :
- tout d'abord, le mot « anti » qui signifie « contre », « opposé », « en face » en grec, et qui exprime une hostilité et une haine
- ensuite, le mot « sémite » qui fait référence aux peuples sémites qui, dans l'Antiquité, regroupaient plusieurs peuples du Proche-Orient, dont le peuple Juif.
- enfin, le suffixe »_isme » qui désigne une attitude, un comportement, une doctrine, une idéologie ou une théorie.
Ainsi, l’antisémitisme désigne une forme de discrimination, de rejet ou d'hostilité dirigée contre des individus ou des groupes d’individus, en raison de leur appartenance réelle ou supposée à la communauté Juive. On utilise le terme « antisémite » pour qualifier une personne, un groupe de personnes, ou un acte qui manifeste de la violence, de la haine ou un comportement discriminatoire, envers des personnes juives ou personnes perçues comme telles.
Cette forme de haine peut se manifester de plusieurs manières, allant des moqueries et des insultes jusqu’aux agressions physiques et aux dégradations matérielles. Elle peut également se traduire par des discriminations, comme l’interdiction d’exercer certains métiers ou d’aller dans certaines écoles. Les cibles peuvent être multiples : un nom de famille, un prénom, des traditions, des pratiques religieuses, des modes de vie, des vêtements, un métier, un bâtiment, un lieu…
Bien que des progrès importants aient été réalisés au fil des années, nos sociétés demeurent en proie à la discrimination et aux actes antisémites. Ces derniers peuvent prendre place à l’école, dans la rue, chez soi, dans le sport, au travail, sur internet…
Élément de compréhension
Une personne Juive est une personne qui appartient au peuple Juif et/ou qui professe le judaïsme (qu'elle suive strictement ou non les rites religieux). Contrairement aux idées reçues, le judaïsme ne se résume pas seulement à une religion ou à une croyance, mais désigne également une culture, un mode de vie et des traditions.
Mise en pratique : comprendre c'est quoi l'antisémitisme
≈ Suggestion de consigne : notez en équipe, les messages clés de la vidéo ci-dessous
Élément de compréhension
Quand il s'agit de religion, on écrit le « juif » avec une minuscule : la religion juive, les traditions juives ... Toutefois, quand il s'agit d'un peuple ou d'une identité culturelle le mot « Juif » s'écrit avec une majuscule : le peuple Juif, la communauté Juive, une personne Juive ...
Ne pas confondre l'antisémitisme, l'antijudaïsme et la judéophobie
Même si les notions d’ « antisémitisme » , d' « antijudaïsme » et de « judéophobie » sont proches et peuvent s'influencer, il est important de bien les différencier.
- L’antijudaïsme est une hostilité à l’égard du judaïsme comme religion. C’est donc une opposition strictement religieuse tournée vers les croyances, les cultes et les rites religieux pratiqués par les Juifs. Ici la haine des Juifs revêt une dimension strictement religieuse.
- La judéophobie se rapporte à une peur, crainte démesurée voire obsessionnelle et une aversion persistante vis-à-vis des personnes juives, ou considérées comme telles. Elle se traduit par une opposition systématique et automatique envers la communauté Juive.
- L'antisémitisme, désigne quant à lui une idéologie hostile envers les Juifs en tant que peuple au-delà d'une stricte dimension religieuse.
Bien que ces notions ne soient pas synonymes, elles ne s’opposent pas totalement : au contraire, elles cohabitent, s'influencent et se renforcent mutuellement. En effet, l'antijudaïsme engendre des préjugés d'ordre religieux qui alimentent des stéréotypes négatifs. Ceux-ci nourrissent à leurs tours la peur et l’hostilité, lesquelles se cristallisent en actes de rejet et de discrimination à l'encontre des personnes juives, en raison de leur religion, de leurs traditions et de leur identité.
Mise en pratique : Comprendre et distinguer les notions liées à l’antisémitisme
La démarche vise à :
- Comprendre et distinguer les notions d'antisémitisme, d'antisémite, d'antijudaïme, de judéophobie...
- Identifier les formes historiques et contemporaines de l'antisémitisme
≈ Suggestion de consigne
Cette activité permettra aux participant·es de mieux comprendre les notions suivantes : antisémitisme, antisémite, judaïsme, personne juive, judéophobie, antijudaïsme... Pour cela, ils ou elles seront amené·es à associer chaque notion à la bonne définition.
Mise en place de l'activité
- L'animateur·ice imprime et découpe en amont les différentes étiquettes (un jeu par groupe). Il ou elle peut choisir les définitions qu'il ou elle voudra travailler avec les participant·es.
- L'animateur·ice divise les participant·es en petit groupe de 3-4 personnes minimum.
Étape 1 - Les représentations de l'antisémitisme
- L'animateur·ice demande à chacun des groupes un mot/dessin/schéma qui définit, selon eux, l'antisémitisme.
- Chaque groupe présente et explique son mot/dessin/schéma à l'ensemble des participant·es.
- À partir des différentes propositions, l'animateur·ice inscrit sur un paperboard ou sur un tableau les éléments clés qui ressortent des échanges. À la fin de ce temps, il ou elle donne la bonne définition de l’antisémitisme, pour cela l'animateur·ice pourra s'appuyer son livret d'accompagnement. Il ou elle pourra également diffuser la vidéo « C'est quoi l'antisémitisme » de 1 jour, 1 question
Étape 2 - Associer les notions à leurs définitions
- L'animateur·ice distribue à chaque groupe des étiquettes. Sur certaines étiquettes, se trouvent les notions (antisémite, judéophobies...) et sur d'autres leurs définitions.
- L'animateur·ice explique aux participant·es qu'ils ou elles devront associer chaque notion à sa définition.
- Une fois que tous les groupes ont terminé, l'animateur·ice invite, à tour de rôle, un groupe à proposer une notion et une définition. À chaque proposition, les autres participant·es pourront expliquer s'ils ou elles sont d'accord, ou pas, avec la réponse proposée. Pour chacune des définitions, l'animateur·ice complète et précise chaque définition, afin de s'assurer que toutes les nuances sont bien comprises par les participant·es.
-> Annexe n°1.1 : Jeu des étiquettes de l'antisémitisme
-> Annexe n°1.2 : Livret d'accompagnement pour l’animateur·ice
-> Annexe n°1.3 : Diaporama « Jeu des étiquettes de l'antisémistisme » (grand groupe)
La construction sociale et historique de l'antisémitisme
L’antisémitisme, des siècles de persécutions
Pour commencer, il faut rappeler que le judaïsme est la plus ancienne religion monothéiste (croit en un seul Dieu) du monde, alors que la majorité des religions étaient polythéistes (croit et vénère plusieurs divinités). Elle est apparue au IIe millénaire avant notre ère, bien avant la naissance du christianisme et de l’islam.
À travers l'histoire la manière dont les Juifs ont été perçus et traités a considérablement évolué selon les époques et les lieux.
De fait, durant certaines périodes et dans certains pays, les Juifs ont été intégrés socialement, culturellement et économiquement :
- Au Xe siècle en Espagne musulmane (Al-Andalus) : les Juifs bénéficiaient d'un statut protégé sous le règne du calife Abd al-Rahman III. Ils pouvaient travailler dans le commerce, l'industrie et les sciences, et bénéficiaient d'une certaine tolérance religieuse qui leur permettait de pratiquer leurs cultes librement.
- Au XVIe et XVIIe siècle dans Provinces-Unies (actuel Pays-Bas) : les Juifs pouvaient posséder des biens, faire du commerce et publier des journaux. De même, ils bénéficiaient d'une grande tolérance religieuse, ils pouvaient édifier des synagogues, ouvrir des écoles...
- Au XVIe et XVIIIe siècle dans la République des Deux Nations (actuelle Pologne et Lituanie) : les Juifs bénéficiaient d'une grande autonomie dans la gestion de leur vie religieuse et de leur communauté (école, justice...). Ils pouvaient exercer le commerce et l'artisanat, et certains étaient chargés de collecter l'impôt et de gérer les domaines des nobles.
Ces lieux ont servi de refuge pour de nombreux Juifs fuyant des persécutions dans d'autres régions d'Europe.
En effet, durant les deux derniers millénaires, les Juifs ont surtout été confrontés à diverses formes de haine et d’hostilité, étant fréquemment utilisés comme bouc émissaire. Ce phénomène consiste à rejeter la faute sur un groupe le plus souvent minoritaire au sein la société, de manière illogique et injustifiée, de sorte à la désigner comme responsable d'une crise économique, sociale ou sanitaire. C'est une manière de désigner un coupable (même imaginaire) afin de canaliser la colère et la violence de la population tout en la détournant des véritables causes. Le terme même de « bouc émissaire » trouve son origine dans la tradition juive : il désigne un bouc chargé symboliquement de tous les malheurs d'Israël, puis que l'on chasse dans le désert vers Azazel (un démon, un ange déchu) afin de détourner la malédiction divine.
Présent à toutes les époques, ce phénomène de bouc émissaire a régulièrement touché les Juifs car pendant longtemps ils n’ont pas eu d’État et étaient constitués en diaspora, c'est-à-dire qu'ils partageaient une identité commune tout en étant dispersés dans plusieurs pays. Dès lors, en plus d'être minoritaire dans tous les pays, ils ont régulièrement été accusés d’être davantage loyaux envers leur communauté qu’envers les nations dans lesquelles ils résidaient.
Dès l’Antiquité et le Moyen ge, les Juifs ont souvent été marginalisés, persécutés et discriminés :
- En -38 à Alexandrie, alors province de l'Empire romain en Égypte, les Juifs ont été victimes d'émeutes et de massacres. Ils sont alors chassés de la ville et regroupés dans une sorte de quartier avant d'être exterminé. Encouragées par les autorités locales, les synagogues sont profanées et leurs biens pillés. C'est le premier « pogrom » (attaque violente et organisée contre la communauté Juive) documenté de l'Histoire.
- En France au Moyen Âge, les Juifs sont mis à l'écart dans des quartiers, que l'on appellera plus tard des « Ghettos », et les rues sont rebaptisées « rues de Juifs ». Ils ont interdiction de se montrer les dimanches et durant la Semaine Sainte des chrétiens (Semaine précédant Pâques et la dernière partie du Carême. Elle est destinée à commémorer la Passion du Christ, c'est-à-dire l'ensemble des événements ayant précédé la mort de Jésus-Christ). En 1182, en 1306 et en 1394, ils sont expulsés du Royaume de France et expropriés de leurs biens qui reviennent au Roi.
- En Espagne au XVIe siècle, les Juifs sont ciblés par des lois discriminatoires, leur interdisant d'occuper des postes dans l'armée, l'administration et l'université. Et ce, y compris pour les Juifs qui avaient choisi de se convertir au christianisme (les « conversos ») au nom de la « pureté du sang ». On considère ainsi ces lois comme les premières lois raciales de l'Histoire. Les Juifs sont ensuite expropriés et expulsés d'Espagne en 1492. L’accès à l'éducation, à la propriété et à certaines professions leurs étaient sévèrement limité. Ils étaient régulièrement victimes de pillages et d'assassinats organisés avec, parfois, le soutien des autorités.
Ces violences se sont ensuite poursuivies aux XVIIIᵉ, XIXᵉ et XXᵉ siècles en prenant de plus en plus une dimension raciale.
- En France dans les années 1890, l'affaire Dreyfus met en lumière et accentue les actes et les propos antisémites. À la suite de la condamnation au bagne d'Alfred Dreyfus, officier juif soupçonné de trahison, la société française se divise entre ceux qui croient en sa culpabilité et ceux qui dénoncent une erreur judiciaire empreinte d'antisémitisme. L'officier est finalement reconnu innocent et réhabilité en 1906.
- En Russie, dans la fin du XVIIIe et au XIXe siècle, les Juifs étaient contraints de vivre dans des zones de résidences spécifiques et n'avaient pas le droit de circuler librement. Leur accès à l'éducation, à la propriété et à certaines professions était sévèrement limité, et ils étaient régulièrement victimes de pillages et d'assassinats organisés avec, parfois, le soutien des autorités.
- En Allemagne nazie entre 1933 et 1945, des lois discriminatoires sont mises en place à l'encontre des Juifs. Ces derniers n'ont pas le droit de travailler dans la fonction publique, d'accéder aux écoles publiques et aux loisirs, de relationner ou de se marier avec des personnes non-juives. En 1942, la Conférence de Wannsee acte « la Solution finale à la question juive » et programme l'extermination systématique de tous les Juifs d'Europe (ainsi que celle des personnes en situation de handicap, tziganes, homosexuels, transgenre ...). Avec la complicité des autres pays européens, près de 6 millions de Juifs seront déportés et perdront la vie dans ce que les Juifs appelleront l'« Holocauste » ou la « Shoah » (catastrophe en Hébreux). C'est, à ce jour, le plus important génocide de notre époque.
L’antisémitisme n’est donc pas un phénomène récent. Au contraire, il s’est maintenu au fil des siècles et s’est installé durablement. Si on le retrouve à toutes les époques, ses motivations ont pu changer selon les périodes et les lieux.
Mise en pratique : comprendre l'histoire de l'antisémitisme
≈ Suggestion de consigne : notez en équipe, les messages clés de la vidéo ci-dessous
Une vidéo proposé par la Ligue Internationale Contre le Racisme et l'Antisémitisme dans le cadre de la plateforme éducative Sapio.
Quelques formes de l'antisémitisme à travers l'Histoire
L'antisémitisme antique
Dans l’Antiquité, les grandes civilisations (égyptiennes, romaines, grecques) étaient polythéistes. Chacun.e des dieux/déesses symbolisait une force de la nature ou un aspect de la vie quotidienne, et possédait un culte qui lui était propre (rituel, fête, sacrement…). Par exemple, dans la religion grecque/romaine, Zeus/Jupiter est le dieu du ciel et de la foudre, Aphrodite/Vénus est la déesse de l’amour, Poséidon/Neptune est le dieu de la mer, Déméter/Cérès est la déesse de l’agriculture…
Au contraire, le judaïsme est une religion monothéiste, où on ne croit et vénère qu'un seul dieu. Dès lors, les Juifs rejetaient les cultes aux dieux multiples. Ils étaient donc considérés comme différents, entraînant de la méfiance, de la marginalisation voire des persécutions. En effet, ils étaient critiqués ou accusés de ne pas respecter les traditions locales et de vivre entre eux, à l’écart des autres, ce qui pouvait être perçu comme une menace ou un danger.
L’antisémitisme chrétien
Apparu à partir du Ier siècle, avec l’essor du christianisme, l’antisémitisme chrétien s’est construit autour de l’accusation de « peuple déicide ». Cette accusation repose sur l'idée que les Juifs seraient collectivement responsables de la mort de Jésus, car Juda (alors apôtre de Jésus) l'aurait dénoncé aux Romains qui l'ont crucifié. Dès lors, se répand l’idée que les Juifs sont des traîtres, des menteurs ou des personnes en qui on ne peut pas avoir confiance. Cette haine a été renforcée et alimentée par le refus des Juifs de se convertir au christianisme. Cela a été vu comme le signe d'une prétendue obstination et de mauvaise volonté. Cette haine a également donné lieu à de nombreuses rumeurs et accusations durant le Moyen Âge. Les Juifs sont soupçonnés de commettre des crimes rituels comme des enlèvements ou des assassinats d’enfants pour mener leurs cultes. Ils sont aussi accusés de commettre des crimes anti-chrétiens comme des profanations d’hosties ou des empoisonnements de puits, et ce, particulièrement lorsque des pandémies touchent l'Europe (la lèpre, la peste ...). On retrouve là, le phénomène du bouc émissaire.
Ces rumeurs et ces préjugés, sans aucun fondement, ont ainsi servi à justifier des discriminations, des persécutions et des violences contre les communautés Juives.
Il faudra attendre le Concile Vatican II (1962-1965) pour que l’Église catholique affirme que les Juifs ne sont pas responsables de la mort de Jésus.
L’antisémitisme économique
Contrairement aux autres religions, le judaïsme n'interdit pas le prêt d’argent à intérêt, poussant ainsi les Juifs vers des métiers financiers. Au XIIIᵉ siècle en Angleterre, toutes les professions leur sont interdites sauf collecteur d’impôts et prêteur d’argent. Les différentes monarchies européennes ont besoin de beaucoup de capitaux, et empruntent massivement aux créanciers juifs, en particulier au XVIIe siècle. Ces derniers sont ensuite supplantés par les bourgeois qui ont fait fortune dans l’industrie et le commerce.
C’est alors que s’est construit l’idée que les Juifs seraient des « hommes d’argent » réputé pour être « rigoureux dans la tenue des comptes ». Ils sont alors accusés d’avoir un rapport maladif avec la richesse et d’être avides. Perçus comme des usuriers, ils sont vus comme profitant du malheur des autres pour s’enrichir.
Ces stéréotypes alimentent aussi l’idée que les Juifs chercheraient à contrôler l’économie mondiale et à dominer les marchés financiers. Dès lors, à la moindre difficulté économique, sociale ou politique, ils sont injustement ou socialement désignés comme responsable de la situation. Une fois de plus, le phénomène du bouc émissaire.
L'antisémitisme politique
L’antisémitisme politique repose sur l’idée fausse selon laquelle les Juifs chercheraient à contrôler le monde en utilisant leurs soit disant positions politiques et économiques qui leur donneraient des pouvoirs cachés : c’est le « complot juif ». Déjà présente au Moyen Âge, cette croyance est ravivée par la publication, en 1903, d’un faux document appelé « Les Protocoles des Sages de Sion » écrit par Matveï Golovinski à la demande de la police politique tsariste. Ce texte prétendait révéler un plan secret élaboré par les Juifs pour dominer le monde, en affirmant qu’ils contrôleraient les banques, les médias et les gouvernements afin d’asservir les autres peuples. Diffusé largement dans toute l’Europe à partir de 1920, ce faux a servi à justifier des discriminations et des persécutions à l’encontre des Juifs tout au long du XXᵉ siècle.
Bien que son caractère mensonger ait été démontré depuis longtemps, cette théorie conspirationniste a profondément marqué l’esprit collectif et continue d’alimenter aujourd’hui certains discours antisémites selon lesquels les Juifs auraient les moyens et le souhait de dominer le monde. Le « complot juif » est d’ailleurs toujours largement relayé dans les cercles complotistes et extrémistes.
L’antisémitisme racial
Apparu au XIXᵉ siècle, l’antisémitisme racial vient donner une dimension pseudo‑scientifique et biologique aux différentes formes de haine contre les Juifs. En se basant sur les théories raciales de l’époque, il s’appuie sur l’idée que les Juifs formeraient une « race » inférieure, et ce par nature. Par exemple, dans son « Essai sur l’inégalité des races humaines » (1853), Arthur de Gobineau classe le peuple juif comme inférieur à la « race blanche ». Par la suite, d’autres penseurs comme le Roumain Alexandru C. Cuza, développent l’idée d’une « race juive » corruptrice et néfaste qui menacerait la pureté ethnique.
C’est dans ce contexte que le terme « antisémitisme » apparaît pour la première fois. Dans un essai publié en 1879, le journaliste Wilhelm Marr transforme ce qu’on appelle alors la « haine des Juifs » en une idéologie raciale reposant sur une prétendue différence biologique. Dès lors, les Juifs ne représentent plus seulement un danger d’ordre religieux ou économique, mais d’ordre biologique.
Ces théories seront ensuite reprises et amplifiées au XXᵉ siècle où elles deviennent le fondement du régime nazi qui désigne les Juifs comme « ennemis de la nation ». Ces derniers étant supposément porteurs de dégénérescences et de maladies, ils menaceraient la pureté de la « race aryenne » considérée comme supérieure aux autres. Alors, pour protéger celle-ci de la contagion et du métissage, le régime nazi a mis en place, de 1933 à 1945, des politiques de discriminations et de persécutions à l’encontre des Juifs allant jusqu'à leur extermination. Sur les mêmes fondements, d'autres pays d'Europe mettront en place de politiques discriminatoires et antisémites ( la France sous le régime de Vichy du maréchal Pétain, en Italie sous le régime fasciste de Mussolini, en URSS sous le régime de Staline,...) .
Les différentes formes d’antisémitisme au cours de l’histoire s’additionnent et se renforcent mutuellement, créant un cercle vicieux de préjugés où chaque forme de haine alimente les autres.
À travers l’Histoire, les Juifs ont souvent été considérés comme un groupe inférieur et minoritaire : parce qu'ils étaient les seuls à ne croire qu'en un dieu, parce qu'ils ne se sont pas convertis au christianisme, parce qu'ils n'avaient pas de nation ... Cela a contribué leur marginalisation et a favorisé l'émergence d'actes discriminatoires et de persécution à la fois religieuses, économiques ou politiques, à leur encontre.
Au fil des siècles, le fait d'avoir assigné aux Juifs des métiers liés à l'argent (prêteur, banquier, collecteur de taxes) a contribué à façonner des représentations négatives à leur encontre. Ces fonctions, souvent imposées par des contraintes sociales ou juridiques, ont alimenté de nombreux stéréotypes encore présents dans nos sociétés contemporaines. Avec le temps, ces clichés ont évolué et ont nourri de nouveaux préjugés antisémites : ils ont été accusés d'être cupides, d'arnaquer les pauvres, de profiter des crises et des guerres, de contrôler le monde par la finance et les médias ... Cela a conduit à d'autres formes de violences, cette fois doublées d'une dimension raciale.
On observe donc une inversion des rôles, au fil des siècles, entre « peuple persécuté » et « peuple puissant et manipulateur ».
Mieux comprendre les formes de l'antisémitisme à travers l'histoire
L'antisémitisme est une perception négative des Juifs qui peut se manifester par de la haine à leur égard
Mise en pratique : Frise des différentes formes d'antisémitisme
La démarche vise à :
- Identifier les différentes formes de l'antisémitisme au cours de l'Histoire
- Comprendre que les différentes formes de l'antisémitisme s'influencent, s'articulent entre elles et se renforcent
- Comprendre le rôle des médias dans la diffusion des stéréotypes et des préjugés antisémites
- Comprendre le basculement de perception entre « personnes inférieures » et « personnes supérieures »
≈ Suggestion de consigne
Cette activité permettra aux participant·es de mieux comprendre l'articulation entre les différentes formes de l'antisémitisme au cours de l'Histoire. Elle mettra en lumière la manière dont ces formes se sont transformées et adaptées selon le contexte social, politique et culturel. Elle permettra également d'analyser l'évolution des représentations sur la communauté Juive, tour à tour perçue comme «inférieure» à «supérieure». Pour cela, les participant·es seront amené·es à replacer différents événements et images (notamment de presse) sur une frise chronologique et à identifier à quelle forme d'antisémitisme cela fait référence.
Mise en place de l'activité
- L'animateur·ice imprime et découpe les différentes cartes à replacer (un jeu par groupe). Il ou elle peut choisir sur quelles cartes il ou elle veut faire travailler les participant·es.
- L'animateur·ice imprime et découpe les cartes des formes de l'antisémitisme, et les « + », « - »
- L'animateur·ice divise les participant·es en petits groupes de 3-4 personnes minimum.
Étape 1 - Construction de la frise chronologique
- L'animateur·ice distribue à chaque groupe un jeu avec plusieurs cartes. Sur chacune d'elles, se trouve un événement historique et/ou une image (presse, caricature, tableaux, citations...), accompagné d'une description expliquant la date, le lieu, le contexte ...
- L'animateur·ice explique aux participant·es qu'ils ou elles vont devoir replacer ces cartes de la plus ancienne (à gauche) à la plus récente (à droite).
- Une fois que tous les groupes ont terminé, l'animateur·ice demande aux participant·es si ils ou elles ont des questions sur les événements. Il ou elle apporte des éléments de précision et d'éclairage si besoin en appui de son livret d'accompagnement.
Étape 2 - Identification des formes d'antisémitisme
- L'animateur·ice distribue à chaque groupe des étiquettes des différentes formes de l'antisémitisme. Il ou elle explique aux participant·es qu'ils ou elles doivent, pour chacune des cartes, identifier à quelle(s) forme(s) d’antisémitisme l'événement fait référence.
- Une fois que tous les groupes ont terminé, l'animateur·ice demande à un premier groupe de présenter sa première carte « événement » et d'expliquer à quelle(s) forme(s) d'antisémitisme ils ou elles l'ont associée(s) et pourquoi. Pour chaque proposition, les autres participant·es pourront expliquer s'ils ou elles sont d'accord, ou pas, avec la réponse proposée. Ensuite, l'animateur·ice donne la donne réponse, de sorte à ce que chaque groupe puisse corriger sa frise si besoin. Puis, l'animateur·ice demande la même chose à un second groupe et ainsi de suite jusqu'à avoir fini toutes les cartes. Au fur et à mesure, l'animateur·ice prendra le temps d'apporter des éléments complémentaires sur les différentes formes, afin de s'assurer que toutes les nuances soient bien comprises par les participant·es.
Étape 3 - Représentations des Juifs à travers le temps
- L'animateur·ice explique que chacune des différentes formes d'antisémitisme s'articulent et se renforcent mutuellement. Toutefois, elles n'ont pas toutes les mêmes motivations et ne sont pas fondées sur les mêmes perceptions : dans certains cas, les Juifs sont discriminés car ils sont considérés comme des êtres inférieurs ; dans d'autres cas ils sont discriminés car ils sont considérés comme des êtres supérieurs et tout puissants.
- L'animateur·ice distribue à chaque groupe des étiquettes « + » et des étiquettes « - ». Il ou elle explique aux participant·es qu'ils ou elles doivent, pour chacune des cartes, estimer si, à ce moment-là, les Juifs étaient perçus comme des êtres inférieurs (en plaçant un signe « - ») ou supérieurs (en plaçant un signe « + ») et de noter en dessous du « + » ou du « - » la raison de cette perception selon eux. Pour cela ils ou elles pourront s'appuyer sur les explications données au préalable par l'animateur·ice et les éléments de contexte présents sur les cartes « événements ».
- Une fois que tous les groupes ont terminé, l'animateur·ice invite chaque groupe à aller voir ce que les autres ont proposé. Les participant·es peuvent discuter entre elle, entre eux et se poser des questions si certaines choses sont différentes.
- Puis retour en grand groupe, l'animateur·ice demande à un premier groupe de s'exprimer sur la première carte et d'expliquer si selon eux ou selon elles les Juifs étaient perçus comme « supérieurs » ou « inférieurs » et pourquoi. Les autres groupes pourront expliquer s'ils ou elles sont d'accord ou non et pourquoi. Puis l'animateur·ice demandera la même chose pour l'ensemble des groupes. En appui de son livret d'accompagnement, l'animateur·ice prendra également le temps d'apporter des éléments complémentaires et d'expliquer l'évolution de la perception des personnes juives à travers les époques.
-> Annexe n°2.1 : Frise de l'antisémitisme
-> Annexe n°2.2 : Livret d'accompagnement pour l'animateur·ice
-> Annexe n°2.3 : Diaporama « Frise de l'antisémitisme » (grand groupe)
L'antisémitisme, est-ce du racisme ?
Pour rappel, le racisme est une idéologie, une manière de penser induisant le fait qu'il y aurait une hiérarchisation entre les êtres humains, entraînant des comportements d'exclusion, de rejet, de haine envers un groupe d'individus que l'on considère comme appartenant à un groupe racial. Donc, oui, l'antisémitisme est une forme de racisme, dirigé envers les personnes juives.
Bien qu'il partage des traits communs avec d'autres formes de racisme (comme l'usage de stéréotypes et la volonté d'exclusion), il possède des singularités historiques, notamment à travers le mythe du « complot juif ». Ce mythe a conduit à la distinction - après la Shoah - entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme. L'antisémitisme est considéré comme l'une des formes de racisme les plus anciennes.
Mise en pratique : Comprendre pourquoi nous différencions antisémitisme et racisme
≈ Suggestion de consigne : notez en équipe, les messages clés de la vidéo ci-dessous
Une vidéo de la plateforme éducative proposée par la Ligue Internationale Contre le Racisme et l'Antisémitisme.
Tout comme les autres formes de racisme, l'antisémitisme est le fait de classer des individus, en leur collant des étiquettes indélébiles, leur attribuant des caractéristiques qui leur seraient soit disant propres et ainsi les différencier d'autres groupes « raciaux ». Pour comprendre les mécanismes de l'antisémitisme, trois éléments sont à prendre en compte : la catégorisation, la hiérarchisation et l'essentialisation.
La catégorisation et l'assignation identitaire
Ce processus est la première étape utilisée dans toutes les formes de racisme. Catégoriser des individus, des objets, des événements, est un processus cognitif naturel nous permettant de mieux appréhender le monde qui nous entoure et sa complexité. Ainsi, pour le rendre compréhensible, la catégorisation va nous servir à classer et à ordonner notre environnement en différentes catégories (objets, individus, événements...), nous semblant au premier abord avoir des caractéristiques communes. Ces caractéristiques communes peuvent être multiples : sexe, taille, couleur de peau, classe sociale, religion, apparence physique, profession. Pour autant les catégories ne sont pas figées. Au contraire, elles sont changeantes et évoluent en fonction de l’époque et de l'endroit où nous nous situons.
Il est donc naturel de catégoriser, mais les catégories elles-mêmes ne sont pas naturelles. Pour les construire, on s'appuie sur un certain nombre de critères arbitraires permettant de différencier les individus entre eux. Ces derniers sont donc influencés par les stéréotypes et les préjugés que l’on a intégrés au cours de notre vie.
Catégoriser de la sorte, c'est donc réduire les individus à une idée reçue. Dès lors, on associe à chaque catégorie d'individus des caractéristiques physiques, morales, culturelles, censées être spécifiques au groupe auquel ils appartiennent. Cela va à l'encontre de la construction personnelle de son identité, puisque les individus se voient assigner, imposer une identité qu'ils ou elles n'ont pas nécessairement choisie ou revendiquée. On parle ainsi d'assignation identitaire, c'est-à-dire que nous renvoyons une personne à une seule particularité de son identité. Cela revient donc à réduire, enfermer une personne à une catégorie, alors que les identités sont multiples.
Exemple : considérer qu’une personne est d’abord « juive », « arabe » ou une « fille », indépendamment de la façon dont elle se définit elle-même.
La hiérarchisation et l'ethnocentrisme
Classer les êtres humains s'accompagne donc souvent de jugement de valeur qui sous-entend qu’il existerait une hiérarchisation entre les individus et les groupes d'individus. Cela signifie que les êtres humains seraient par nature inégaux, certains groupes étant considérés comme supérieurs tandis que d’autres seraient jugés inférieurs. Pour qu'il y ait hiérarchisation d'un groupe vis-à-vis d'un autre, il faut s'appuyer sur des normes à suivre et c'est grâce à l'ethnocentrisme qu'il est possible de le faire.
L'ethnocentrisme, est le fait de considérer que le comportement de notre groupe (culture, religion, mœurs...) est supérieur à celui des autres groupes et devrait devenir la « norme » à suivre pour tout le monde. Dès l'instant où nous considérons que les autres doivent se comporter comme nous, cela va automatiquement induire des jugements de valeurs, nous amener à hiérarchiser les autres groupes que nous considérons différents de nous. Cependant, chaque individu a une identité qui lui est propre, changeant en fonction de son histoire, de ses choix, de son environnement géographique, social... Or l'ethnocentrisme, nous fait oublier cela et nous fait voir l'autre comme un « TOUT ».
Au fil de l’Histoire, on observe un renversement frappant dans la manière dont les Juifs ont été perçus au sein des sociétés européennes. Dans un premier temps, ils ont été placés en bas de l’échelle car considérés comme inférieurs en raison de leur religion, de leur statut minoritaire, et de leur dispersion entre différents pays. Puis, dans un second temps, ils ont été présentés comme excessivement puissants et montrés comme supérieurs du fait de leur rôle dans l'économie, la finance, la politique ... Cette représentation contradictoire a nourri des fantasmes de domination. Certains groupes, se percevant en déclin ou fragilisés, ont alors interprété leur propre situation comme le résultat d’un prétendu « vol » de privilèges. Les Juifs ont été ainsi tenus responsables de tous les maux économiques, sociaux et politiques de la société, et présentés comme une menace qu'il faut détruire pour se protéger
L'essentialisation
Le dernier élément à prendre en compte dans le mécanisme de l’antisémitisme est l’essentialisation. Au cours de l’Histoire, les individus ont souvent été classés en catégories à partir de certains traits physiques ou de leur appartenance supposée à un groupe. À ces catégories ont ensuite été attribuées des caractéristiques morales, psychologiques ou comportementales, présentées comme naturelles, immuables et transmises de génération en génération.
Ainsi, à différentes périodes de l’Histoire, les Juifs ont été décrits à travers des stéréotypes négatifs : égoïstes, traîtres, perfides, comploteurs ou encore usuriers cupides, prétendument obsédés par l’argent et le luxe. Ils ont également été caricaturés physiquement, notamment dans les médias, les peintures ou les gravures, avec des traits exagérés comme un nez crochu, des oreilles décollées ou une mâchoire saillante.
L’essentialisation consiste donc à réduire un individu à une seule dimension de son identité, réelle ou supposée, et à l’enfermer dans une définition simpliste et figée. Elle suppose que « par essence », par nature, une personne agirait nécessairement d’une certaine manière en raison de son appartenance à un groupe, à une catégorie.
Exemple : affirmer que les membres d’un groupe seraient « naturellement » paresseux, violents, cupides, manipulateurs...
Mise en pratique : identifier les mécanismes de catégorisation, d'essentialisation et de hiérarchisation - Rallye Photos
La démarche vise à permettre :
- Comprendre et identifier les mécanismes de catégorisation, d’essentialisation et de hiérarchisation
- Comprendre que la catégorisation est un phénomène naturel
- Connaître les conséquences qu’ont, ou que peuvent avoir, l’essentialisation et la hiérarchisation
≈ Suggestion de consigne
Étape 1 : Définition des mécanismes de racisme
- Avant de débuter l'activité « Rallye Photos », l'animateur·rice demande aux participant·es qu'elles sont pour eux les trois mécanismes qui conduisent au racisme. Pour cela, il ou elle pourra aider les participant·es en leur donnant des exemples ou en menant les activités de la partie 2 de l'atelier de sensibilisation NELA « N'oublions pas dans les discriminations, le racisme ! ».
- Après avoir défini les 3 mécanismes conduisant au racisme et donc à l'antisémitisme. L'animateur·rice propose de mener l'activité « Rallye Photos ».
Étape 2 : Identifications des mécanismes de racisme
- L'animateur·ice divise le groupe en équipe de 4-5 personnes.
- Avant de débuter le temps il ou elle aura diviser le tableau en 3 colonnes : catégorisation, hiérarchisation et essentialisation.
- Puis l'animateur·ice explique les consignes aux participant·es :
Ils ou elles vont recevoir une image (caricature, presse, événement...) accompagnée d'un petit texte explicatif. Pour chaque image, les participant·es devront identifier si cette dernière relève du mécanisme de la catégorisation, de l'essentialisation ou de la hiérarchisation. Après avoir identifié à quel mécanisme l'image fait référence, les participant·es viendront afficher l'image dans la colonne correspondante. Puis l'animateur·ice donnera une nouvelle image et ainsi de suite jusqu'à ce que l'ensemble des images soient placées au tableau.
- Après avoir placé l'ensemble des images, l'animateur·ice demande aux participant·es s'ils ou elles sont d'accord avec le placement de chaque image : Sont-elles dans les bonnes colonnes ? Si non, pourquoi ? Pour aider les participant·es, l'animateur·ice pourra s'appuyer sur son livret d'accompagnement, afin d'apporter des éléments complémentaires sur les mécanismes mis en oeuvre dans chacune des images.
Si le temps le permet, l'animateur·ice pourra présenter la vidéo de LUMNI, afin de présenter les formes que prend aujourd'hui l'antisémitisme :
-> « L'antisémitisme, une maladie chronique - Décod'actu », LUMNI
-> Annexe 3.1 : Rallye photos - Antisémitisme
-> Annexe 3.2 : Livret d'accompagnement pour l’animateur·ice