Média secondaire
En apparence, le sujet peut paraître banal voire anecdotique et même futile mais les manières de table, les pratiques alimentaires (identitaires, individuelles, collectives ou communautaires) disent beaucoup de choses sur les mutations actuelles de la société et en font un sujet passionnant. Elles sont le reflet de son évolution et sont un marqueur fortement social. Manger est en effet une activité éminemment collective et investie socialement. On est actuellement en plein cœur d’une transformation des habitudes, au cœur de beaucoup d’enjeux oscillant entre individuel et collectif (familles, groupes sociaux, ami·e·s).

Ce que vous mangez donne à voir qui vous êtes.

Les normes sont très fortes et influent qu’on le veuille ou non sur nos pratiques alimentaires. Tout y est codifié. Il y a des variations notables entre les cultures et une revendication de l’individualité. Le corps dit des choses de nous qui induisent exclusion ou intégration.
Dans la manière de se nourrir, le fait de s’installer à table et l’aménagement que cela induit est indubitablement créateur de lien social et contribue à construire les identités au sein d’un groupe. Il se joue aussi des choses autour de l’imaginaire, des choses au symbolisme très fort. Manger ensemble est sans conteste un contrôle social et bien manger ne signifie pas la même chose pour tout le monde. On a des habitudes culturelles et familiales mais l’école et les ami·e·s ont une influence dans la façon de manger et dans ce qu’on mange. Il subsiste encore une méfiance (qui évolue) à l’égard des particularismes alimentaires. Les influences sont nombreuses et viennent de partout. Ce que vous mangez et comment vous met à nu. C’est devenu une activité classante et un enjeu de distinction.

Des différences tenaces.

Manger c’est peut-être avant tout récupérer du carburant mais ce sont aussi des instants de plaisir. À une époque où on assiste à une transformation des pratiques alimentaires, les inégalités (de divers ordre) sont marquées et ne manquent pas de stigmatiser et partant, de diviser.
Un peu partout dans le monde, manger reste une activité contrainte (rappelons-nous ce que Molière faisait dire à Diafoirus dans son « Malade Imaginaire » : « il faut manger pour vivre et non vivre pour manger ») mais en France c’est aussi une activité plaisante à laquelle on consacre du temps. Dans nombre de familles, le temps de repas y augmente et on ne va pas piquer dans le frigo toute la journée pour picorer, on s’installe à table, on s’assied pour prendre son repas ! Chez nous c’est une activité protégée, une réelle institution. Mais l’objectivité oblige à dire que dans nombre d’autres familles il est difficile de conserver ce mode-là. Les contraintes financières, la place prise par le travail, le temps consacré à cuisiner conduisent souvent à se débrouiller autrement.

Se nourrir, une revendication identitaire !

Une des façons de se distinguer, de se présenter, c’est afficher ce qu’on mange. Défendre ses choix alimentaires et les faire accepter et reconnaître sont des conditions sine qua non pour faire partie d’un groupe et se sentir bien. Mais la méfiance règne encore en maîtresse.
Allergique aux fruits à coques, sans gluten, végétalien, halal, végétarien, vegan, casher, pas de viande le vendredi, sans sucre, sans sel, pas trop gras, flexitarien et j’en passe. Il est aujourd’hui difficile de s’y retrouver dans cette très grande variété de choix (ou pas) alimentaires, tous très respectables d’ailleurs mais qu’on a beaucoup de mal à respecter si ce n’est pas le nôtre. À cela s’ajoutent manger bio, équitable, des produits de l’agriculture raisonnée, des légumes et des fruits de saison, du vrac sans emballages superflus, tout ce que l’éthique dicte. Les fantasmes fleurissent et vont bon train. Des valeurs qui stigmatisent, excluent, font moquer. Être gros·se, mince, maigre, obèse, l’apparence physique dit souvent comment on se nourrit. On devrait pouvoir le revendiquer.