Le droit de se tromper

L’erreur fait partie de l’apprentissage. Pourtant bien des situations mises en exergue dans la société font de l'erreur un échec rédhibitoire. Une contradiction complexe à gérer pour les enseignants et les animateurs.
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Média secondaire

Je rencontre un vrai problème lorsqu’en classe certains élèves refusent de se tromper. Cela les pénalise à plusieurs titres. Cette démarche de refus les entraîne souvent dans des difficultés à revenir sur ce qu’ils ont fait, pour le remettre en cause et avancer dans leurs connaissances et leur démarche d’apprentissage. De plus, certains enfants sont parfois dans l’impossibilité de revenir sur leur première intention :

– Mon grand-père a fait la première Guerre mondiale…

annonce Cédric.

– Quel âge a-t-il ?

– Il est très vieux, il a 80 ans.

Je lui explique que cela n’est pas possible, qu’il n’y a plus de personnes vivantes qui ont combattu dans ce conflit. Nous comparons les dates 1914 et 1918, qui ne peuvent pas correspondre avec l’âge de son grandpère. Et je lui suggère que ce doit-être la seconde Guerre mondiale dont il parle en présentant là aussi les dates, qui sont, elles, compatibles avec cette affirmation. Puis nous recommençons à travailler sur notre sujet, la guerre 14-18. À la fin de la séance, lorsque je demande aux enfants s’ils ont des questions, des remarques ou des suggestions, Cédric lève le doigt :

– Mon grand-père a fait la première Guerre mondiale…

Étrange boucle, qui amène un enfant, à occulter les informations qu’il a rencontrées, pour revenir à son idée initiale. Si cette situation, pourtant véridique, est caricaturale (on se croirait presque dans une pièce de Molière), très régulièrement, je suis confronté à des enfants ayant des difficultés à remettre en cause leur hypothèse de départ et admettre que ce qu’ils ont affirmé n’est pas juste. Je retrouve cela aussi bien en maths sur la résolution d’une situation problème, que dans d’autres matières.

LE REFUS DE PRENDRE DES RISQUES

Ce refus de se tromper les pénalise également dans leur capacité à essayer et à prendre des risques. Je rencontre des élèves qui sont bloqués dans une tâche à accomplir car ils n’osent pas risquer l’erreur. Ils ont besoin qu’un adulte passe et valide ce qu’ils ont commencé à réaliser pour continuer.

Les études PISA montrent que les élèves français, lorsqu’ils ne sont pas sûrs de la réponse préfèrent souvent ne rien écrire que risquer de se tromper, ce que je constate régulièrement en classe. C’est une grande interrogation pour moi, car mon discours et les situations que je mets en place sont à l’opposé et ne devraient pas engendrer ce comportement. Tâtonner et faire des erreurs sont des composantes essentielles de l’apprentissage, dont on a besoin pour se construire et progresser. Le phénomène est naturel et le développement physiologique de l'enfant lors de la croissance le prend en compte et s'y adapte. Ainsi, chez un très jeune enfant, la constitution osseuse au niveau des genoux est imparfaitement constituée. Cela anticipe le fait qu’en apprenant à marcher, il fera des chutes.

Je dis aux élèves, qu’ils ont le droit de se tromper, que c’est normal et même nécessaire. C’est parfois l’erreur qui permet de pointer un élément mal compris et de pouvoir avancer. Je les mets en situation de pouvoir rebondir sur leurs erreurs et construire de la réussite. Pourtant, je retrouve régulièrement des enfants qui refusent de se tromper.

Le fait, qu'à l'école, des enfants refusent de risquer de se tromper, bien que le discours et les situations mises en place par l'enseignant lui permettent clairement de le faire, est surprenant et nous remet en question. Je pense qu'une des causes est liée à un inconscient collectif, basé sur une forme d’élitisme républicain concernant l’école et le fait d’apprendre. Une comparaison des individus dans laquelle, l’évaluation, puis le concours, même si ce n’est pas à court terme, finissent par séparer les méritants des autres. Même si cette logique est contredite par des parcours de vie, cette image reste prégnante dans la société.

Mais cette problématique d’enfants refusant de se tromper ne se retrouve pas qu’à l’école. Les animateurs qu’ils interviennent en périscolaire ou dans le domaine des vacances y sont également confrontés.

enfant devant le tableau

RÉUSSIR OU ÉCHOUER

Le discours sur le statut positif de l’erreur et les situations que certains adultes essayent de mettre en place sont contrebalancés par un environnement social et médiatique. Ce dernier véhicule régulièrement l’image prégnante de l’élimination et du fait que les autres sont des concurrents. L’alternative est binaire : réussir ou échouer. Il faut avoir réussi mieux que les autres. Je pense que cette logique de l’élimination de celui qui a fait une erreur et qui n’a pas été assez bon, n’est pas sans incidence sur la manière dont les enfants réagissent et perçoivent le fait de se tromper. Les émissions de télé dans lesquelles les gens sont mis en concurrence et éliminés en sont un exemple frappant. S’il y a toujours eu des jeux ou des sports à élimination dont le concept peut comporter une logique, ce principe s’est progressivement étendu à un panel d’activités de la société beaucoup plus large. Dès que l’on demande à des gens de présenter une compétence, ils deviennent des candidats, des concurrents. Que ce soit pour chanter, danser, cuisiner, inviter, trouver un emploi…la mutualisation est remplacée par de la mise en opposition et surtout l’élimination. Il faut qu’il n’y ait qu’un seul vainqueur. Cela mène à des mises en concurrence improbables, comme celles de villages, de monuments... Ces situations sont bien sûr contrebalancées par Internet, certains reportages de télévision, et d’autres éléments sociétaux, dont l’animation et l’école… qui proposent des mutualisations d’expériences. Mais je pense, que ce climat de mise en concurrence et de recherche du « sans faute », imprègne néanmoins les esprits et n’est pas étranger au fait que des enfants refusent de se tromper, même si les causes de ce phénomène sont certainement multiples.

Étonnamment, il arrive à l’animation de reprendre à son compte cette logique médiatique du concours et de la meilleure performance systématique. Cela apparaît même parfois dans les catalogues comme argument de vente. L’on voit des séjours de vacances ou des ateliers d’animation proposer des activités calquées sur ces logiques de jeux concours, parce que c’est dans l’air du temps, parce que ça parle aux enfants, parce que cela paraît les motiver... Parce que le temps des vacances est aussi envisagé comme un investissement éducatif inscrit dans la logique globale de la grande compétition de la réussite. Une mise en concurrence à des fins de gestion du groupe et de l’activité, que l’on tempère souvent par l’obtention d’un faux diplôme ou d’un certificat, que chacun obtiendra, qu’il ait réussi ou non. Comme si, à la manière de Tartuffe on leur disait : « Cachez cet échec, que je ne saurai voir… »

Ce qui m’interroge n’est pas que les enfants comparent, voire même, mettent en concurrence ce qu’ils ont réalisé. C’est que cette finalité soit établie comme projet dès le départ. Pour moi s’inscrire à l’activité de l’élection du meilleur cuisinier n’est pas de même nature que s’inscrire à un atelier cuisine.

Faire comprendre aux enfants qu’ils ont le droit de se tromper et que cela fait partie intégrante de l’apprentissage, nous amène aussi, en tant qu’adultes, à nous interroger sur les principes de concurrence, de mutualisation ou de coopération.


Les Cahiers de l'Animation (n° 100, avril 2017)