Reflets des tensions de la société dans les espaces éducatifs, comment éduquer à l’égalité de genre ?

Entretien avec Fanny Gallot, historienne, enseignante-chercheuse à l’Université Paris-Est Créteil. Elle rappelle que le sexisme et son lot de violence se reproduit aussi dans les espaces éducatifs où les adultes doivent savoir nommer les choses et donner confiance aux enfants.
Média secondaire

Ven: En matière de lutte contre les violences basées sur le genre, le mouvement #MeToo a-t-il permis de faire évoluer les comportements ? 

Fanny Gallot : En partie, le mouvement #MeToo a permis de faire bouger les lignes. La parole des victimes est davantage entendue, ce qui en favorise l’expression. Cependant, cela reste la pointe émergée de l’iceberg : la honte ou la peur n’ont pas encore véritablement changé de camp ; les condamnations judiciaires restent anecdotiques même si les plaintes ont augmenté de 77% entre 2017 et 2022. On estime en outre que ces plaintes correspondent à seulement 12% des victimes. Dans le monde du travail, à l’école comme partout dans la société, un climat sexiste perdure, alimenté par des blagues, des insultes, des rappels à la norme quotidiens qui constituent le terreau des violences sexistes et sexuelles (VSS), comme le révèlent les « violentomètres». Du vert au rouge, ils permettent de mettre à distance les violences tout en hiérarchisant la toxicité et/ou la violence des comportements auxquels nous sommes susceptibles de faire face. Ils peuvent se rapporter à l’environnement de travail ou à des relations inter-individuelles ; ils pointent qu’il existe un continuum des violences, en partant des moins graves pour aller jusqu’au féminicide. Cela ne signifie pas qu’elles sont toutes du même ordre, cela signifie surtout qu’elles ne sont pas exceptionnelles et il est absolument nécessaire de les nommer. Dans l’Éducation nationale, des cellules ou des formations sont mises en place dans certaines académies à destination des enseignants et enseignantes pour apprendre à prendre en charge les VSS mais cela reste très insuffisant: les moyens manquent et révèlent que malgré les effets d’annonce, elles ne constituent pas une priorité politique.

Dans le monde du travail, à l’école comme partout dans la société, un climat sexiste perdure, alimenté par des blagues, des insultes, des rappels à la norme quotidiens.

Ven: Quel est le rôle des éducateurs et des éducatrices pour transformer les représentations sur le genre ? 

F.G.: Leur rôle est essentiel. Il se situe d’abord en réaction à des propos sexistes, mais également dans le fait d’offrir d’autres représentations du point de vue du genre, notamment dans une perspective intersectionnelle, c’est-à-dire qui intègre les enjeux ethno-raciaux, liés au validisme, à la classe sociale ou aux sexualités. Dans les activités proposées ou dans les images véhiculées, il s’agit d’ouvrir le champ des possibles et de décrypter les inégalités ou les rapports de pouvoir qui sont souvent invisibles. Bien sûr, cela peut également signifier organiser des discussions, des débats autour du consentement, du harcèlement. Il est important aussi de travailler les émotions à partir de situations concrètes, fondées sur ce que les enfants vivent ou observent au quotidien. 

 

Ouvrir le champ des possibles et décrypter les inégalités ou les rapports de pouvoir qui sont souvent invisibles.

Ven: Depuis 2001, l’école doit proposer trois séances par an d’information et d’éducation à la sexualité, à tous les niveaux d’enseignement. Comment expliquer que ces séances soient encore rarement mises en œuvre ?

F.G. : Jusqu’à récemment, selon les chiffres de l’Inspection générale de l’Éducation nationale, du sport et de la recherche, moins de 15 % des jeunes accèdent à cette information et à cette éducation. Elles sont peu mises en œuvre car les personnels enseignants se sentent désarmés, insuffisamment formés pour répondre à l’ensemble des questions. Pourtant, de nombreuses associations dans les départements sont susceptibles d’intervenir sur différentes questions, à partir de jeux ou d’autres propositions pédagogiques. En outre, dans certains établissements, des heures sont demandées en vue d’élaborer ce type de formations dans les classes. Cependant, il en existe trop peu et je m’aperçois de plus en plus que la formation des personnels est finalement prise en charge par les organisations syndicales dans de nombreux départements. Ce sont pourtant des enjeux absolument nécessaires pour l’épanouissement de tous et toutes, comme le révèlent les nombreuses enquêtes faisant état des souffrances terribles qui sont le lot quotidien des enfants stigmatisés.

Nommer les choses, éduquer à la vie sexuelle, relationnelle et affective de manière égalitaire, donner confiance aux élèves font partie des missions de l’école et de l’ensemble des éducateurs et éducatrices.

 

Fanny Gallot

Ven : Aux États-Unis, plus récemment en Belgique, mais aussi en France, on observe depuis une dizaine d’années une mobilisation des forces conservatrices contre ce qu’elles nomment la théorie du genre. Le champ éducatif deviendrait-il un enjeu politique sur cette question? 

F.G.: En France, en 2013-2014, le mariage pour tous et toutes puis les ABCD de l’égalité 1 à l’école ont entraîné des mobilisations importantes des conservateurs contre la dite « théorie du genre » imputée aux États-Unis derrière des slogans du type « Touche pas à mes stéréotypes ! »

Cemea

À la rentrée 2023, le programme Evras 2 en Belgique a également suscité des réactions tandis qu’Éric Zemmour demande à des parents qualifiés de « vigilants » de contrer ce qu’il appelle le «wokisme » et le « prosélytisme trans » à l’école. Ces mobilisations sont le reflet d’un refus de questionner la norme. Elles indiquent que le champ éducatif a bien été identifié par les forces réactionnaires comme un espace stratégique à investir.

Ven : Aux mouvements qui soutiennent que l’intime relève de la sphère privée et non de choix politiques et donc éducatifs, que répondez-vous ?

M.S.: Je réponds à la suite des féministes des années 1970 et des chercheuses qui ont travaillé dans la foulée à l’université que « le privé est politique». Ce qui se joue dans les familles, en éducation, à l’école, dans les espaces périscolaires ou en colo, est le reflet des dominations existantes dans la société et le plus souvent ces structures les reproduisent. C’est ce que révèlent par exemple les différences entre les filles et les garçons en termes d’orientation scolaire qui alimentent la division sexuée du travail: les femmes dans les métiers liés au soin et les hommes dans le bâtiment, pour le dire de façon schématique, même si cela bouge un peu, et encore heureux. Il existe une tension entre ce qui relève de l’école et ce qui relève des familles. Le positionnement adéquat de l’institution ne consiste pas à porter des jugements sur ce qui se fait dans les familles, ni même à aller à l’encontre des choix des parents. Mais l’école, comme les espaces où les enfants sont accueillis en dehors de l’école ou sur les temps méridiens dans le cadre d’une délégation de service public, doivent porter une parole en restant sur leur terrain. Nommer les choses, éduquer à la vie sexuelle, relationnelle et affective de manière égalitaire, donner confiance aux élèves font partie des missions de l’école et de l’ensemble des éducateurs et éducatrices dans le cadre de l’apprentissage de la citoyenneté. Revoir nos pratiques enseignantes ou d’animation à l’aune des ces principes participe de la fabrication d’une société plus égalitaire.

1 - Programme expérimental comprenant des fiches pédagogiques dans le but d’œuvrer pour l’égalité filles-garçons.

2 - Programme visant à accompagner les enfants et les adolescent·es dans le développement de leur vie relationnelle, affective et sexuelle.

Propos recueillis par Laurence Bernabeu

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