LA MÉDIATHÈQUE ÉDUC’ACTIVE DES CEMÉA

Samedi on va où

L’animation peut se passer des murs, elle trouve des ressources dans le territoire alentour et permet à des groupes constitués d’enfants et d’adultes de découvrir, d’agir, de réfléchir ensemble. Elle crée alors un incontournable espace de liberté.
Média secondaire

C’est le récit d’une expérience originale et insolite où une association propose des découvertes collectives hors les murs qui permettent au groupe (à la composition très éclectique) de vivre des aventures culturelles très riches et d’explorer les diverses propositions (souvent insoupçonnées) du milieu environnant. Musées, expositions, parcs, tout concourt à une ouverture vers l’autre, vers les autres, vers un inconnu qui paraissait inaccessible. Et ce bouillonnement change la manière d’appréhender le quotidien pour chacun et chacune. Les rencontres se font, les savoirs s’échangent. Il se passe toujours quelque chose. Et la compréhension du monde peu à peu se fait jour.


Depuis quelques mois, une nouvelle association est née : après la municipalisation du centre socioculturel associatif des Hautes-Noues, un groupe de ses anciens adhérents a ainsi voulu préserver l’espace de liberté, d’innovation, de participation et d’autonomie que constitue la vie associative. Ce projet a connu quelques difficultés. Lorsque nous avons souhaité utiliser des locaux communaux pour développer des activités d’arts plastiques, nous nous sommes heurtés de la part de la municipalité à des tracasseries administratives et à des polémiques politiques. Comment faire vivre un atelier d’arts plastiques réunissant des adultes et des enfants sans salle où les accueillir : un défi ? Non une chance.

"Faut qu'on... Y'a qu'à..." Inventer...

Notre projet a débuté « hors les murs » avec une visite au centre d’art contemporain à quelques rues du quartier. Deux autres visites suivront. Grâce au bouche à oreille, ce sont au total une trentaine de personnes qui y ont participé. Certains enfants y reviendront, captivés par les œuvres des artistes exposants sous le titre « Urbanités ».

Et c’est « hors les murs » qu’il se poursuivra, chacun cherchant à proximité des lieux d’exposition gratuits (nos dossiers de subventions ne sont pas encore partis…) et faciles d’accès. Nous avons ainsi visité deux expositions de photographies au Centre N... d’Île-de-France, une exposition d’arts plastiques à la Maison des Arts plastiques d’une commune voisine, une exposition d’origami dans un centre commercial. À cette occasion, nous avons tous, adultes et enfants, participé à un atelier d’origami. Nous avons également proposé une après-midi au Parc départemental du Plateau pour « dessiner l’horizon », une sortie « découverte des insectes » au Parc du Bois Saint-Denis, la découverte de quatre expositions d’art contemporain, une visite du Musée du Quai Branly, une après-midi à Beaubourg... Une quarantaine de personnes au total : des enfants seuls, des familles, des personnes seules de 22 à 80 ans, en activité ou pas, qui visitent, échangent, dessinent, s’interpellent. Un groupe qui s’informe, cherche, trouve, découvre des lieux de culture « à leur portée » et qui se paye le luxe de découvrir les plus récents des musées parisiens.

Pas de salles : pas de problèmes, on le fait quand même. Une précision : ce projet a été mis œuvre dans un quartier dit « sensible », une cité du 94. Nous sommes  de multiples origines, de toutes les couleurs, venons des quatre  coins du monde et de France.

Cemea

On fait quand même, on fait ensemble...

Samedi après-midi, centre H... D’Ile-de-France. Le conférencier parle du nom de famille : « Vous savez tous comment on a un nom de famille ? - Attention, ce n’est pas pareil pour tout le monde dans ce groupe ». Et Tahira explique le nom de famille en Inde ; comment son beau-père a dû en choisir un à son arrivée en France et comment il l’a choisi. Puis : « Dis, Maman si on était encore en Inde alors moi je m’appellerais comment ? »
A la fin de la visite, Hamza me questionne : « Qu’est-ce-que c’est que ça ? C’est le livre d’or de l’exposition, les visiteurs peuvent y écrire ce qu’ils en pensent ».
Quelques instants plus tard Mamadou s’approchera et écrira : « J’ai beaucoup aimé les photographies de Seydou Keita »

Transmettre une histoire familiale, se construire une identité, tisser des liens avec ses origines.

Samedi après-midi... Au centre d'arts contemporain Aponia

Les enfants sont assis face à l’œuvre de P… Les adultes regardent, font le tour de la galerie, froncent du sourcil, c’est notre première visite. Pour les enfants le travail continue : ce que l’on voit, en quoi, comment c’est fait, ce que l’on reconnaît, ce que l’on ressent, ce que l’on suppose des intentions de l’artiste, ce qu’il a à nous dire. Les réponses fusent, les hypothèses, les interrogations. Peu à peu les adultes s’approchent, tentent. Devant l’œuvre de P… des voix de tout âge, des discussions. À la sortie : « Ça c’est une bonne idée de venir avec les enfants ». Et après un petit silence : « C’est la première fois que je rentre dans l’art contemporain ». Étienne (7 ans) sourit.

Communiquer son plaisir, jouer avec les rôles, être conduit mais aussi conduire.

Samedi après-midi... Au centre d'arts contemporains Aponia

L’œuvre de A… fait référence aux quartiers spécialement construits pour les personnes âgées.

-    Qu’en pensez-vous les enfants ?
-    C’est bien ; comme cela, les vieilles personnes, elles sont en sécurité.
-    Elles ont tout .
-    Mais ça existe ?
-    C’est seulement aux États-Unis.
-    Mais non, en France aussi.

La description de ce lieu « que l’œuvre présente comme un paradis possible » se complète. Les enfants se tournent vers les adultes écoutent les arguments, essaient de faire valoir la sécurité.

-    Dis, tu voudrais y aller toi ?
-    Non.
-    L’artiste il est pour ou il est contre ?
-    A ton avis ?

Écouter les arguments, réfléchir sur la parole des autres, se forger un avis, regarder les personnes plus âgées autrement, échanger sur la place de chacun.

L’œuvre de Jules Guesdon s’est construite autour de Dürer.

-    Moi, je ne sais pas dessiner et puis à mon âge !
-    C’est pas juste, grommelle Aurélie, nous faut qu’on dessine !
-    J’ai apporté ce qu’il faut : une série de reproductions de gravures de Dürer et du papier calque.

Ils sont allongés sur le sol de la galerie, assis dans un coin, les feuilles sur les genoux. Les crayons s’activent, les formes naissent.

-    Ben, tu vois, tu sais le faire.

Restaurer le sentiment de compétences, se sentir capable d’apprendre, montrer ses incompétences et accepter tout de mème de se lancer, de se risquer, se mesurer aux plus grands pour avancer.

Samedi après-midi... Au parc du bois Saint-Denis

Mamadou tient un petit pot de verre ; il a capturé une  petite araignée qu’il a regardé à la loupe pour mieux la dessiner.

-    Tu vas la relâcher où tu l’as trouvée.
-    Faut que je fasse gaffe, sinon elle va me bouffer.

Sourires échangés, le grand gaillard soulève le plastique, l’araignée sort et lui part en courant et en riant aux éclats. Il rejoint son copain pour comparer son dessin, et lui dit d’un ton docte : « Les araignées ont huit pattes ».

Respecter la vie, vaincre ses peurs, accepter d’en rire avec d’autres, et prendre le risque pour apprendre.

Cemea

Parc départemental du plateau

« Et si on me donne pas la parole en premier, dis-lui, toi, que c’est moi qui raconte lundi à l’école » Mamadou ronchonne, il veut raconter notre après-midi à sa classe mais souvent Irfan le devance. Le « Quoi de neuf ? » est un moment important, surtout quand ce qu’il y a à raconter sort de l’ordinaire des incidents du quartier. Les deux garçons s’affrontent du regard, il leur faudra un long temps de discussion pour se mettre d’accord sur « chacun son tour ». On en reparlera la semaine prochaine.

Donner ce que l’on a reçu, partager son expérience, accepter de changer de rôle et de se répartir la vedette.

Samedi après-midi... Au musée du Quai Branly

La fin de la visite arrive, les yeux fermés Bemba explore la carte du monde pour les aveugles. Quand il les rouvre, il nous explique le Brésil, l’Amérique du Nord, puis les bateaux, l’esclavage. Les autres sont soufflés, c’est tout juste si Mamadou ne précise pas la date de la fin de l’esclavage en France. « À l’école, y sait rien, y fait le dur ». Pris en flagrant délit de connaissance, Bemba me regarde tout gêné. « Ici, on est au musée pas à l’école ». Un clin d’œil ouvre bien des horizons.

Dévoiler ses savoirs, s’accepter savant.

Ils discutent à voix basse :

-    Moi je le prendrais,
-    Moi, je le volerais et puis je le vendrais.
-    Ça n’est pas possible les enfants, ce qu’il y a au musée, ça ne se vole pas, ça ne se vend pas, ça appartient à tout le monde.»

Ils nous regardent les sourcils froncés, la moue dubitative.

-    Quel est cet objet ?
-    Une coiffure de chef indien.
-    Pourquoi est-elle là ?
-    Pour la montrer.
-    A qui ?
-    A tout le monde.
-    Alors c’est là pour nous dire qu’ils ont existé (les Indiens d’Amérique), pour qu’on les respecte, qu’on sache ce qu’ils savaient faire ?

Comprendre quelque chose de l’humanité.

A la sortie du musée nous regardons les cartes postales que j’ai achetées. « Ah oui, ça on l’a vu, ça aussi, moi je n’ai pas vu ça.» Monsieur M... l’appelle : « Viens voir.» Il sort sa chaîne de dessous sa chemise « Tu vois en France, on appelle ça une main de Fatma, je t’avouerai je ne sais pas pourquoi mais chez nous en Algérie... » Le petit garçon écoute, questionne.

Se rencontrer autour d’une histoire semblable.

Il faut reprendre le car. Nous comptons ; il manque un adulte. C’est Eliette. Pauline part à sa recherche vers l’entrée du musée. Les enfants jouent, sautent, se poursuivent. Quelques instants plus tard, c’est Missa toujours bondissant qui crie : « Je l’ai vue, je vais la chercher ».

Etre attentif aux autres, prendre collectivement en charge le groupe La visite se poursuit, chacun écoute la présentation et les commentaires des objets.

Devant une vitrine de vêtements de femmes indiennes, c’est monsieur Bala qui complète les explications, qui fait le lien avec les vêtements que porte sa femme et qui nous vante le port du pantalon.

Échanger nos savoirs

Mamadou est très agité aujourd’hui, il a du mal à suivre la visite, manifestement l’œuvre de Julien Sirven ne l’accroche pas.
« Regarde bien cette œuvre, retourne-toi et dis-moi ce que tu as vu. » À l’évidence pas grand-chose. « On recommence. Mais là ferme les yeux et regarde l’œuvre dans ta tête. » Des détails surgissent. D’autres enfants s’approchent, s’y mettent, rivalisent de mémoire. Plus tard, de loin, alors qu’il dessine, Mamadou me lance : « Ça marche aussi avec les tables de multiplication ? »

Réutiliser ses compétences dans un autre domaine.


Extrait des Cahiers de l'animation - Vacances Loisirs - Janvier 2018