Le regard du formateur

En formation, des choses sont de l’ordre du formateur, d’autres lui échappent. En amont, on imagine et pendant on se rend compte que la réalité est autre. Mais il se vit toujours des instants d’importance même quand ça ne marche pas comme on voudrait.
Média secondaire

La formation : qu’elle soit à l’animation volontaire ou professionnelle comporte des constantes, des invariants, des incontournables et il s’y passe pour les participants et participantes toujours quelque chose. Que ce soit dans un temps de danse collective, de jeux de société, pendant le moment du café à l’accueil ou lors d’un « quoi de neuf », l’agir est le moteur de la relation. Et les évidences peuvent s’en trouver contredites et la vérité controversée. Mais au bout du compte il y a ce je ne sais quoi de non conventionnel qui fait la différence et qui change tout.


La beauté du geste

Dans le cadre de formations longues, il arrive parfois que l'on vive, stagiaires et formateurs, des moments suspendus qui ne se contentent pas d'être expliqués par les analyses les plus fines et les théories en sciences de l'éducation les plus sachantes.

Le moment est plutôt tranquille. Une de ces journées où le groupe de stagiaires vaque. Seuls ou en binômes, cafés à la main, ordinateurs clapotants, griffonnages collectifs ou individuels, des éclats de rires, des silences studieux et très concentrés. On en est à la phase de rédaction des projets. Certains seront plus faciles à écrire que d’autres, mais chacun est au travail. On est là. Plus ou moins sollicités, les formateurs, et plutôt peu : le processus d’écriture est bien engagé. On prend alors le temps d’une cigarette ou d’un café ou de grignoter. Le téléphone est en pause. On est dehors ou dans la salle, cela n’a pas d’importance. On est là, présent. Il peut y avoir d’autres formateurs. L’instant est calme et savoureux. On a bien remarqué quelques petits signes depuis le matin ou la veille ou le début de la semaine, mais on s’est gardé de toute interprétation. L’instant est ouvert. Il le sait. Il tourne, s’approche, se rend visible. On l’a vu. Mais on attend. On prend le pari que les petits signes étaient avant-coureurs. En réalité on n’en sait rien. Il vous aborde enfin. Cela peut être hésitant, maladroit : « Pardon de te déranger », timide : « Je ne sais pas si... » Cela peut être par détours : « Tu vas bien ? » et que je papote de ceci, de cela. Cela peut être impérieux : « Il faut que je te parle ». C’est grave, après tout, c’est son projet, son enfant, sa bataille : une somme d’efforts que l’on sous-estime peut-être.

Le regard est grave mais il pétille, le corps aussi parle mais on ne comprend pas tout. Le filet se transforme en un ruisseau, rivière ou fleuve, le flux se déverse et s’épand dans son lit, occupe le lit, le couvre et l’enveloppe. Les mots parlent : projets, enjeux, territoire, évaluation, activité, problèmes ou problématiques, se structurent en désordre. La rivière est tumultueuse, ça peut éclabousser, il y a des bras morts et des obstacles. On écoute, on acquiesce, on opine, on interroge : pourquoi, qui, quoi, comment ? La pensée file et s'exprime plus ou moins hardiment. On regarde et les regards se cherchent, se trouvent et s’accrochent. c’est très court. Déjà on remarque des évolutions dans le discours. Des cohérences, des élagages et des rabotages, des creusements et des effacements. On est un miroir mais on ne réfléchit pas. La feuille de papier moche et chiffonnée qui a bien failli être jetée au rebut, est récupérée de justesse, mise à plat, dépliée. Parfois même de sincères douleurs apparaissent. Et quand il estime que c’est suffisant, le stagiaire vous laisse là, et vite, car les idées se sont appareillées, l'architecte et le maçon ont une grand œuvre à édifier. Et qu’est-ce qu’on a fait pour ça ?


 

Cemea
Le regard des stagiaires

Lors de notre première séance d’activités scientifiques, il nous a été demandé d’effectuer un travail de collage afin d’illustrer notre rapport à la science. La problématique de ce travail était : Qu’est-ce que la science représente pour vous ? Par la suite chaque personne a exposé son « œuvre », sa vision et l’a expliqué au groupe. Plusieurs idées sont ressorties de ce débat : Que mettons-nous derrière le mot « science »? Quelles sont nos craintes ? Quels espoirs plaçons-nous autour du module « activités scientifiques »?

Tout d’abord, il apparaît pour l’ensemble du groupe que le terme science est associé naturellement à celui de l’évolution. Une évolution dans le domaine médical, du vivant, de l’Homme notamment dans une meilleure compréhension du fonctionnement de son cerveau. À été également souvent cité le terme de « démarche scientifique ». La science n’est que de la magie si elle ne s’accompagne pas d’une démarche scientifique. Il a été aussi noté que la science ouvre les portes du futur avec l’écologie, la sauvegarde de la planète. Mais nous avons aussi pu ressentir plusieurs craintes, certains doutes quant à elle. Beaucoup ont parlé de «manipulation scientifique». D’un sens positif avec la création de nouveaux médicaments, le fait de faire « lumière » sur certain points que l’on a réussi à expliquer après plusieurs années de recherche. Mais aussi le doute car une question résiste encore et toujours: jusqu’où peut aller cette manipulation scientifique? Les super héros... Quand la science rencontre la science-fiction ! Une question ressort : quelles sont les limites de la science? De ce temps ont également émergé les attentes du groupe quant aux activités scientifiques, à savoir pour ceux qui avaient un mauvais souvenir, un désir d’appréhender la science autrement, de façon ludique. Et pour beaucoup s’approprier la démarche scientifique: observer, débattre, partager, expliquer, expérimenter, comprendre.

Cemea

Le regard du formateur : avant

La formation va débuter. Qu’elle dure un jour ou plus longtemps, il y a toujours le matin. On arrive. Parfois il peut faire encore un peu nuit. Souvent il faut sortir les clefs, ouvrir des portes sur un intérieur sombre, froid. On sait déjà que ça ne durera pas, que ce silence, cette solitude ne cadrent pas avec le lieu. Passé l’entrée, c’est la cafetière en premier, le sac est posé mais la veste peut rester sur les épaules. Il y a urgence à faire couler le café. On peut râler sur le filtre pas lavé, la cafetière laissée dans l’état de la veille. On peut aussi prendre du plaisir dans ce rituel du nettoyage qui rallonge les préparatifs. Ce qui vient ensuite c’est l’odeur ou le son, ou l’inverse. En définitive, c’est souvent l’odeur qui prend le plus de place. Le gros dilemme, se servir et profiter de son café seul au soleil/au frais (dehors de toute façon) ou attendre l’arrivée du premier buveur pour le partager. Le plaisir est autant dans l’accueil, dans le fait d’offrir ce café que dans le moment de tranquillité que l’on s’offre. Dans le meilleur des cas, la tasse de café est coupée par l’arrivée du premier. On se retrouve coincé entre l’impatience de voir arriver quelqu’un et « la peur » de ne pas être prêt à accueillir à temps. On imagine le drame si le premier ne boit pas de café.


Le regard du formateur : illusions

On croit souvent que les formés écoutent religieusement les formateurs... Que nenni ! On projette sa soirée, on spécule sur les résultats de l’OM, on consulte ses courriels, on pense au lendemain qui chante, enfin bref, on est ici et ailleurs... Mais que font les formateurs ? La même chose mais en plus savant.


Quoi de neuf ?

C’est le retour après une longue alternance sur le terrain... On peut tout dire, on peut débattre sur le boulot, sur la famille, sur ses loisirs comme sur ses interrogations professionnelles. Le cahier de doléances est ouvert... Je souffre, tu souffres, on souffre... ensemble. Misère de l’animation, animation de misère ! Que faire ? Comme disait Lénine.


Le regard du formateur et des stagiaires : même les saboteurs se forment

Saboteur est un jeu de société qui mêle coopération et compétition. Un groupe de mineurs creuse des galeries pour atteindre un filon d’or. Parmi eux se trouvent des saboteurs qui vont tout faire pour que le filon ne soit pas découvert à la fin de la manche, tout en faisant semblant de participer à la quête collective. Voici un bref récit d’une partie mémorable de ce jeu en formation Bapaat. On s’installe à table pour partager un temps de jeu de société, en fin de matinée. Le rituel est rôdé, le jeu choisi est bien connu du groupe, qui prend plaisir à y rejouer. Bien connu, sauf de Jérôme, qui après quelques parties, n’arrive pas encore à saisir la différence entre les saboteurs et les mineurs, mots qu’il découvre comme le français, qui n’est pas sa langue maternelle. Bien connu, sauf de Mounir, qui n’arrive pas à placer correctement les cartes. Bien connu, sauf de Charlotte, qui ne peut pas retenir toutes les règles d’un jeu. Bien connu, sauf de Claude, qui n’a pas compris qu’on pouvait mentir sur son identité... N’empêche, la partie commence et, bon an mal an, les galeries se creusent, les alliances se font et se défont, et les mineurs semblent proches de la victoire. Cette victoire paraît d’autant plus assurée que Claude (qui s’est déclaré mineur) va pouvoir jouer sa dernière carte, que Charlotte (en tant saboteur) a été mise en échec par le groupe, de même que Jérôme, qui a creusé des galeries à contre-courant du reste des joueurs. Quant à Mounir, il a fait poser ses cartes par un mineur voisin, faisant confiance au collectif.... Claude donc joue sa dernière carte mais, surprise, il se défausse plutôt que de découvrir le filon d’or. Vives réactions du groupe qui pense que, décidément, il ne comprend rien à rien. Claude vient de faire gagner les saboteurs. Le plus déçu semble être Jérôme, catalogué comme saboteur depuis le début de la partie. Tous les joueurs dévoilent alors leur rôle, et le groupe va de surprise en surprise : toutes les identités supposées se révélaient erronées. Finalement, chacun avait parfaitement compris le jeu et s’amusait à jouer avec l’image qu’il renvoie habituellement au groupe. Ainsi, il semblerait que même les saboteurs se forment.


 

Cemea

Le regard du formateur : ce moment-là

Le branle de la fosse aux loups. Ceux qui connaissent cette danse collective la savent enivrante voire envoûtante. Elle a été l’instrument culturel qui a permis aux personnes de libérer leurs gestes. La ronde se constitue, la musique commence rythmée et régulière. Les mains se nouent. Certaines franchement, d’autres encore maladroitement. Les stagiaires nous proposent ce moment unique où enfin ils vont être ensemble. Le groupe danse et les corps se libèrent. Les stagiaires nous montrent les pas, les gestes, les attitudes. Ils découpent cette danse en séquence pour nous l’apprendre, comme ils ont appris à le faire tout au long de la semaine de cette formation Bafa. Les yeux se croisent, des regards se mêlent, les sourires se forment, certains s’évitent encore. La musique et la répétition des séquences nous invitent à reproduire mais aussi à inventer, créer des gestes et des mouvements nouveaux. Chacun s’approprie petit à petit cette chorégraphie individuelle et qui devient collective. Réticents parfois, surpris souvent, complexés et gênés assurément au début de la formation, maintenant les stagiaires dansent. Ce moment s’est produit.

Cette musique a permis au groupe d’être en cohésion et le groupe a su donner sa chance à cette danse. Cet espace contraint a permis à chacun d’être ensemble, de vouloir le rester et de répondre à ses besoins. À la fin de la danse, tout le monde reste en place, la musique est relancée et spontanément la ronde continue. Sécuriser chacun, encourager, autoriser à se cacher, limiter la technique, écouter et s’écouter, mettre en réussite rapidement, poser des contraintes simples, permettre l’expression, prendre le temps de l’apprentissage et du tâtonnement. Une démarche complexe à destination de tous. Un moment pour moi d’Éducation nouvelle.

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