Pratiques de pédagogie interculturelle. Dossier
À travers leurs actions de formation, les Ceméa revendiquent en France une approche pluraliste des pratiques pédagogiques co-construites avec ses partenaires européens, africains, du Proche-Orient, indiens, de l’Amérique (Nord et Sud). Cette conception promeut l’échange interculturel à tout niveau – rencontre de jeunes, formations des professionnels de l’éducation formelle et non formelle, expériences individuelles en stage ou volontariat hors de l’Hexagone. Notre dossier s’intéresse aux pratiques de pédagogie interculturelle. Il présente des démarches éducatives d’ici et d’ailleurs et interroge en quoi les méthodes expérimentées sont intégrées ou influent sur nos pratiques pédagogiques et des projets éducatifs. La visée reste identique : que l’émancipation des personnes soit la prise de conscience en leurs capacités vers le respect, voire l’acceptation plus grande de l’altérité. Un engagement complexe qui reste pour tous les éducateurs, formateurs et animateurs un défi stimulant.
Après les débats sur l’identité française, les déclarations sécuritaires de l’été associant la montée de la délinquance et l'immigration et la décision, à grands renforts de communication médiatique de démanteler des camps illégaux occupés par les gens du voyage et le renvoi des personnes en situation irrégulière vers leur pays d'origine, il importe de témoigner de différentes pratiques éducatives, de leurs enjeux socio-éducatifs, culturels et interculturels et de mettre en évidence leur pertinence et les questionnements qu’elles peuvent susciter. Ici, sont proposés une présentation de démarches de formations à l’interculturel ; des comptes rendus de pratiques et leur analyse sur le travail avec des primo-arrivants (animation, apprentissage des mathématiques), des projets locaux qui s’inscrivent dans une réflexion européenne – travail interculturel local tels les Roms et les travailleurs sociaux. Les défis et les limites du partenariat sont aussi abordés ainsi que l’engagement des jeunes, les formes d’accueil de la petite enfance et la question des transferts de pratiques d’un tel accueil d’un territoire à un autre.
Des réflexions sur les « frontières » et les effets de la migration sur l’identité et la langue d’une personne, sur l’histoire d’une migration à la « française » – ouvrent ce dossier, une autre sur « la mobilité » comme objet d’apprentissage le clôture. Les analyses proposées se veulent humbles et exigeantes. Elles interrogent notre pari éducatif sans éviter de pointer les limites de son impact, indépendamment de la pertinence des choix pédagogiques mis en œuvre. Nos pratiques veulent prendre en compte la richesse de la diversité au sens plein. Prendre en compte la complexité humaine pour trouver les conditions à réunir pour un réel vivre ensemble.
Des conditions éducatives ou des partis pris éducatifs issus de la charte des actions européennes et internationales des Ceméa
L’accompagnement à la rencontre pourrait se fonder, sur des conditions et des partis pris éducatifs essentiels, à savoir :
- La nécessité d’une préparation, pour l’équipe, pour le groupe, pour soi-même et pour le collectif, avec une attention portée aux différents états d’esprit lesquels sont une composante de cette préparation.
- La prise en compte des transitions. La mobilité est un ensemble de passages, donc de transitions : d’un territoire à l’autre, d’une culture à l’autre, entre le départ et l’arrivée, entre l’ici et l’ailleurs.
- L’apprivoisement du milieu. Le décodage de fonctionnements sociaux différents, qui véhiculent des valeurs, qui influencent les personnes dans leur relation à l’autre, dans l’intention d’y trouver sa place, se conjugue à un processus de déconstruction/reconstruction de représentations.
- L’importance donnée aux représentations. Une représentation n’est pas seulement déformation dans la perception de ce qui advient, mais peut-être aussi à l’origine d’« irritations » productrices de curiosité pour des pratiques sociales, pédagogiques, politiques différentes et pour les lois qui les sous-tendent et par lesquelles elles se disent. Il s’agit donc bien d’apprendre à nuancer, à complexifier, à lutter contre les tendances naturelles à la généralisation, à ordonner pour comprendre et à prendre conscience de ses propres modèles de pensée.
- La place de la langue. Langue et culture sont cofondatrices l’une de l’autre. On pense avec des mots et les langues sont des révélateurs des fonctionnements sociaux. La nécessité de prendre en compte la langue comme support privilégié de contact, de relation, de communication est une évidence. Dans ses fonctions multiples, elle est le canal par lequel se transmettent aussi bien l’émotion que le savoir, mais elle est aussi source de créativité : parler une autre langue c’est aussi penser autrement, découvrir d’autres mots et d’autres concepts qui enrichissent notre intelligence du réel. Néanmoins certains mots et concepts sont intraduisibles. Ils font sens quand ils s’intègrent à l’expérience de l’individu, une expérience fortement relationnelle.
- L’accompagnement du retour. «S’en retourner», «rentrer», c’est se séparer de quelque chose et de quelqu’un (de quelques-uns), c’est quitter un territoire appréhendé, idéalisé, parfois rejeté. La fin de l’expérience n’est pas la fin du projet : la trace, le partage, l’analyse d’expériences et la mise en perspective en sont partie intégrante. Tout ceci mérite d’être verbalisé, actualisé, rendu en quelque sorte « conscient » pour entrer pleinement dans le parcours de vie.
Retrouvez dans ce dossier :
Migrations, identités. Une approche psychologique, par Dominique Besnard
Formation à l’interculturel. Objectifs et enjeux, par Matthieu Bohy, Sabine Gerin et Nathalie Guégnard