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Défendre l’information publique pour se défendre de l'endoctrinement. Interview de Salomé Saqué

Publié le 05/11/2026 sur Yakamédia. Interview de Salomé Saqué réalisée en septembre 2026 pour la revue VEN n°603, octobre-décembre 2026, dans le cadre du dossier « Esprit critique, es-tu là ? ».
Dans cette interview réalisée pour la revue VEN - Vers l'Éducation Nouvelle, Salomé Saqué s'exprime sur l'état de l'information en France, les méthodes d'endoctrinement des extrêmes droite et comment y résister.
Journaliste à Blast, un média indépendant en ligne, Salomé Saqué s’est fait connaître grâce à ses travaux sur l’urgence climatique, la jeunesse, les inégalités femmes-hommes et son combat pour résister face à l’extrême droite notamment. Elle est également l’autrice de ­« Sois jeune et tais-toi » (2024) et « Résister » (2024, réédition 2026).
Média secondaire

L’information publique est un droit. Interview de Salomé Saqué

L’information publique est un droit au même titre que l’accès à la santé et à l’éducation.

Salomé Saqué

Comment définiriez-vous l’esprit critique et en quoi est-il essentiel à la démocratie ? 

Salomé Saqué : Garder de l’esprit critique, c’est ne pas déléguer à d’autres personnes sa capacité à penser. C’est être capable de remettre en question ce qui nous est présenté comme immuable, comme une fatalité, et de faire cela avec les outils de pensée les plus solides possibles. Il est essentiel de garder une dis- tance critique sur les discours politiques qui comportent leur lot de fausses informations, de croyances et parfois de mensonges, mais aussi sur ce que nous consommons, sur les traditions, les mœurs, etc. 

Quel est l’état des lieux de l’information aujourd’hui ? 

Salomé Saqué : Les réseaux sociaux sont devenus le premier vecteur de transmission d’une information. Depuis 2010, la logique algorithmique a pris le dessus, une logique de l’immédiateté qui vise à donner l’information le plus rapidement et à obtenir le plus d’engagement possible. Cela nous prive de ce temps précieux de l’analyse et de la prise de distance. 

Le problème aujourd’hui est la concentration des médias entre les mains de quelques milliardaires qui en deviennent les principaux actionnaires. Les financements du service public sont aussi réduits chaque année, réduisant l’investigation, le temps passé à aller chercher l’information, à la recouper et à la vulgariser. Il est aussi de plus en plus difficile de repérer les fausses informations dans une profusion de contenus et de canaux qui n’a jamais été égalée. 

La désinformation est un projet politique qui s’inscrit dans une stratégie de déstabilisation. X, l’ancien Twitter, et ses 500 millions d’utilisateurs, est tenu par Elon Musk, un homme qui a fait un salut nazi, diffuse des propos haineux et polarisants. Steve Bannon, l’ancien bras droit de Donald Trump, disait que sa stratégie politique était « float the zone with shit », à savoir « inonder la zone de merde ». Pour se maintenir au pouvoir, il faut créer un brouhaha, une confusion telle que les personnes ne soient plus en mesure de prendre du recul sur ce qu’elles lisent et entendent.

Créer un brouhaha, une confusion telle que les personnes ne sont plus en mesure de prendre du recul sur ce qu’elles lisent et entendent, c’est une stratégie.

Salomé Saqué. Crédit photo : Emma Briski

Salomé Saqué. Crédit photo : Emma Briski

De la liberté de la presse au brouhaha informationnel : comment les extrêmes droites progressent ?

Pourquoi les méthodes de propagande des extrêmes droites fonctionnent-elles si bien ? 

Salomé Saqué : Parce qu’on manque d’éducation. D’ailleurs, les régimes autoritaires attaquent toujours l’éducation et les manuels scolaires. Je prends l’exemple de l’Afd qui a gagné la région de Saxe-Anhalt en Allemagne en septembre dernier et qui veut diminuer la taille des programmes scolaires qui abordent le Troisième Reich. C’est aussi ce qui se passe aux États-Unis avec l’interdiction de mots et de concepts mais également la mise au ban de grandes œuvres. Les systèmes éducatifs sont des lieux stratégiques où il est possible d’endoctriner et d’empêcher le développement d’un esprit critique. Si nous ne réagissons pas maintenant, il n’existera plus d’endroit où être protégé de ce terrorisme intellectuel. Il faut que nous nous demandions dès maintenant : jusqu’où acceptons-nous d’aller pour ne pas avoir de problème ?

Ensuite, nous sommes très vulnérables face à ces algorithmes qui sont pensés pour jouer avec nos cerveaux et nous rendre addicts. Le temps passé sur les écrans, toutes générations confondues, explose en même temps que diminue le temps consacré à la lecture. C’est un énorme problème de santé publique… et démocratique. Enfin, la détérioration des conditions de travail, l’appauvrissement d’une grande partie de la population et la fragilisation des modèles de protection sociale ne favorisent pas la capacité à développer son esprit critique. Pour cela, il faut avoir de la disponibilité d’esprit, de l’énergie, se sentir en sécurité et avoir du temps. Quand nous épuisons les gens, je suis convaincue que cela les rend plus vulnérables au brouhaha informationnel.

Il faut que nous nous demandions dès maintenant : jusqu’où acceptons-nous d’aller pour ne pas avoir de problème ?

Salomé Saqué

Une partie de la jeunesse se reconnaît dans des idées de gauche, le féminisme, l’écologie, mais une autre partie adhère aux idées des extrêmes droites. Est-ce nouveau et pourquoi ? 

Salomé Saqué : Oui, c’est complètement nouveau pour notre génération. Il y a trente ans, on pouvait entendre le slogan « La jeunesse emmerde le Front national ». Aujourd’hui, il y a l’irruption d’une jeunesse d’extrême droite, qui n’est pas suiveuse mais active dans la diffusion des idées et agit sur le terrain. Lors des dernières législatives, on a vu apparaître une jeunesse polarisée : un jeune sur deux a voté à gauche, plutôt radicale, et un jeune sur trois a voté pour l’extrême droite. Cependant, elle reste la classe d’âge qui vote le moins à l’extrême droite. Il y a néanmoins un écart de genre bien plus marqué que chez les autres générations. Les jeunes femmes votent plus à gauche et sont progressistes et les jeunes hommes sont plus attirés par l’extrême droite et les mouvements masculinistes.

Comment défendre l'esprit critique et résister à l'endoctrinement ?

Comment les éducateurs et les éducatrices peuvent-ils résister ? 

Salomé Saqué : Il faudrait d’abord que les équipes éducatives aient les moyens de lutter contre le déclassement et la montée des inégalités qui caractérisent 100% des pays où l’extrême droite est au pouvoir ! Ensuite, il faut bien sûr pouvoir aider les jeunes à comprendre ce qu’est une information, à analyser par exemple comment une fake news se répand. 

À condition bien sûr de les impliquer dans l’analyse, de les intéresser vraiment en leur demandant leur avis, en leur permettant de s’exprimer et en les outillant pour cela. Et bien sûr, il faut s’opposer à toute forme de discrimination dans le groupe et refuser les propos intolérants.

Les systèmes éducatifs sont des lieux stratégiques où il est possible d’endoctriner et d’empêcher le développement d’un esprit critique. Si nous ne réagissons pas maintenant, il n’existera plus d’endroit où être protégé de ce terrorisme intellectuel.

Salomé Saqué

Vous êtes journaliste, vous décryptez l’actualité et vous êtes victime d’attaques personnelles sur les réseaux. Est-ce un indicateur de l’enjeu que représente l’accès à une information de qualité ? 

Salomé Saqué : Les campagnes de dénigrement et de cyberharcèlement que je subis s’appuient sur des choses fausses et relèvent d’une méthode politique qui est un marqueur de la dégradation de nos démocraties. Partout dans les pays où l’extrême droite gagne du terrain, la liberté de la presse recule. Selon Reporters sans frontières, la France est désormais à la 25e position en matière de liberté de la presse et les États-Unis ont perdu 7 places l’année dernière. Donc oui, je m’inquiète de ce que ce droit à une information de qua lité soit contesté. L’information publique est un bien commun, un droit démocratique, au même titre que l’accès à la santé et à l’éducation. 

Comment pouvons-nous résister ? 

Salomé Saqué : En refusant ce que l’extrême droite présente comme une fatalité, en disant non au découragement et en arrêtant de subir. Si le vote n’est pas la seule façon d’agir, il est aussi la base de la démocratie représentative. Voter est une des façons de changer les choses structurellement. J’encourage très vivement à lire les programmes attentivement, à regarder les historiques des partis, ce pour quoi ou contre quoi ils ont voté à l’Assemblée nationale ou au Parlement européen. J’encourage aussi à avoir des discussions politiques, non pas autour des candidats mais plutôt des partis, des mesures, c’est-à-dire une vraie discussion d’idées pour faire vivre le débat et résister. Il faut absolument continuer à se parler ! Pour rappel, Donald Trump est arrivé au pouvoir sur un terreau de division extrêmement fort aux États-Unis, c’est-à-dire que des parties entières de la population ne se parlaient plus. Nous pouvons encore en France avoir un débat démocratique sain avec nos proches, au-delà du débat médiatique. Si tout le monde se met à penser cela, peut-être allons-nous avoir des changements politiques qui nous amèneront vers plus de démocratie, de liberté, d’égalité et de fraternité.

Chers abonné·es, le dossier intégral est téléchargeable ! 

Couverture du VEN n° 603 consacré à l'esprit critique

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