Éduquer, c'est apprendre à penser par soi-même sans penser tout seul.
Esprit critique es-tu là ? Dossier
Faits contestés, défiance envers les chercheur·euses, les journalistes, les enseignant·es... Alors que le monde n’a jamais été aussi surinformé, et désinformé, comment faire pour apprendre à penser par soi-même ?
Comment nourrir l’esprit critique des enfants, des jeunes, de chacun·e sans les endoctriner, comment les aider à décrypter les fausses informations, non en leur disant ce qu’ils et elles doivent penser, mais en leur donnant les outils pour le faire ?
Faits contestés, défiance envers les chercheur·euses, les journalistes, les enseignant·es... Ce que Michel Foucault nommait la « crise du régime de vérité », ce régime qui nous fait partager un monde commun, va aujourd’hui de pair avec la crise du régime démocratique et la montée des pouvoirs autoritaires partout dans le monde. La question pour les éducateurs et les éducatrices s’impose donc sans détour : alors que le monde n’a jamais été aussi surinformé, et désinformé, comment faire pour apprendre à penser par soi-même ? Comment nourrir l’esprit critique des enfants, des jeunes, de chacun·e sans les endoctriner, comment les aider à décrypter les fausses informations, non en leur disant ce qu’ils et elles doivent penser, mais en leur donnant les outils pour le faire ?
C’est à cette question urgente que ce numéro de Vers l’Éducation nouvelle a voulu tenter de répondre, alors que la campagne présidentielle est déjà lancée en France. Lutter contre la progression des idées d’extrême droite par l’éducation à l’esprit critique, est-ce possible ? C’est en tous cas un impératif pédagogique que les éducateur·ices du courant de l’Éducation nouvelle affirmaient déjà dans l’entre-deux guerres, comme l’explique l’historienne Marie Vergnon : « dès le début des années 20 [...], il s’agit de former des citoyens libres et autonomes. Cette volonté s’accompagne d’une dénonciation consensuelle des formes éducatives fondées sur l’obéissance et la discipline, au détriment de l’esprit critique et du développement de la compréhension de la nécessité de vivre en société. » Devant les menaces totalitaires, résister c’est refuser la soumission des esprits.
Où s’informe-t-on ?
Mais l’époque a changé, les façons de s’informer ont évolué, il faut aujourd’hui faire avec l’IA qui agrège en quelques minutes des contenus non vérifiés (voir à ce propos l’entretien dans Ven n°601) ; avec les plateformes numériques dont le scrolling et les algorithmes de recommandation « jouent avec nos cerveaux » et nourrissent un rapport addictif et émotionnel aux contenus ; avec une société de la consommation enfin qui, en privilégiant l’immédiateté, ne prend plus le temps de l’examen, du doute, de la suspension du jugement.
N’importe qui aujourd’hui peut prendre la parole et influencer massivement un public de plus en plus large : selon le sociologue Gérald Bronner, 1% des comptes sur les réseaux sociaux occupent ainsi 30% de l’espace numérique. Et sur ce 1%, on dénombre un grand nombre – 1 sur 3 – de climatosceptiques sur les comptes qui abordent les questions climatiques sur X (ex-Twitter) détenu par Elon Musk. Et pourtant, les réseaux sociaux sont devenus la première source d’information. En valorisant tout ce qui est simpliste et clivant, les idées réductrices et la conflictualité étant de très bons produits d’appel, ils sont ainsi devenus les meilleurs amis des ingénieurs de la Tech dont le principal objectif est de faire du profit. Ce qui fait de ces milliardaires des alliés de la contre-vérité, et donc des tyrans qui les défendent. Dans ce contexte, comment alors stimuler l’esprit critique et le discernement ?
Parlons-nous !
En dehors de l’éducation critique aux médias que déploient de nombreux acteurs éducatifs dont les Ceméa, l’apprentissage au dialogue, à la discussion et à la contradiction dans le face à face “en vrai”, et non pas seul·e face à son écran où l’interlocuteur·ice n’est qu’un·e ennemi·e virtuel·le, est une clé pour faire l’apprentissage de la démocratie. En stage ou dans la classe, il est possible d’examiner des points de vue et de ne pas être d’accord, de se parler en acceptant de prendre le temps d’écouter l’autre.
Philippe Meirieu
En apprenant par l’expérience à suspendre son jugement, en croisant les arguments et les sources, un avis se construit pas à pas, mouvant, nuancé, qui ne cède pas à l’injonction de conclure sur le champ, ni aux diktats de l’émotion, du plus grand nombre ou de l’autorité. C’est ce débat qu’expérimente la pédagogie institutionnelle dans les espaces éducatifs (voir à ce propos le Dossier Éduquer à la démocratie, Ven n°596), mais aussi les enquêtes critiques dont rendent compte ici Mathieu Depoil et la journaliste Naïké Desquesnes qui travaillent à la Maison-phare de Dijon. À chaque fois, c’est ensemble qu’on travaille au décryptage du réel, que l’on prend le temps de mieux le comprendre pour résister aux simplifications et lutter contre l’embrigadement de la pensée. Ce que Philippe Meirieu résume ainsi : « Éduquer, c’est apprendre à penser par soi-même sans penser tout seul. » Pour autant aucune pédagogie, aussi émancipatrice soit-elle, ne vaccinera jamais totalement contre l’idéologie d’extrême droite qui vise à soumettre les individus à une pensée nourrie de haine et qui fait de la peur son terreau. Parce que l’Éducation nouvelle ouvre des espaces où l’on apprend à lutter contre les fausses évidences pour affronter la complexité du monde, l’équipe de Vers l’Éducation nouvelle proposera les prochains mois d’autres articles et dossiers (analyses, activités, entretiens, etc.) qui seront déployés aussi dans l’espace de ressources en ligne yakamedia.fr et dans Ven. Et accueillera vos contributions ou suggestions pour enrichir ces contenus.
Retrouvez dans ce dossier :
Éclairage - La résistance face au fascisme, dans l'ADN de l'Éducation nouvelle ?, par Marie Vernon
Témoignage - L'enquête critique, une pédagogie très active, par Mathieu Depoil et Naïké Desquesnes
Repère - Attention, sujet sensible !, par Jean-François Trochet
Interview - Salomé Saqué “L'information publique est un droit au même titre que l'accès à la santé et à l'éducation”, par Laurence Bernabeu et Elia Munoz
3 questions à... Zoé David “Comprendre que notre point de vue est situé permet de prendre du recul sur notre propre opinion”, par Elia Munoz
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