L'Agir

La pratique de l’animation doit toucher de plus près la réalité des besoins humains et des rapports de l’homme à son environnement et au monde. Réalité qui commence par les rapports aux objets et à la nature qui l’entourent. Donner du sens au travail est un facteur de liberté.
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Dans un monde où le travail manuel a perdu de son sens, où le geste et le mouvement ne sont plus que des accessoires , considérés comme des valeurs devenues négligeables, il est urgent de revenir à une conception dans laquelle l’action de la main, des mains reprendrait sa véritable place dans l’exercice de la pensée. L’action propre est ce qui personnalise et permet de se connaître et se transformer soi-même en agissant sur les choses. C’est bien à partir de la pratique qu’on peut approfondir l’action et aller vers la théorisation. Enfin il est utile de se souvenir que l’objet contient un peu de son·sa créateur·rice et que l’enfant s’identifie à ce qu’il a projeté sur les objets qu’ils a fabriqués.
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Je ne suis pas des mieux placés pour parler des activités manuelles, À première vue, là n’est pas le coeur de ma pratique. M’expliquer sur ce thème, devant des gens qui ont une expérience bien plus large que la mienne, me met dans l’embarras. Aussi, c’est en m’appuyant sur un ensemble d’interrogations que j’ouvrirai avec vous un débat sur l’agir. Nous sommes là en un lieu de rencontre entre des personnes et des préoccupations relatives à la vocation des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active et d’autres relevant de la pratique et de la vocation des personnels psychiatriques. Parler ensemble sur l’agir, c’est aussi s’interroger pour savoir quelle est la place du personnel psychiatrique aux Ceméa ? Qu’est-ce qui explique que depuis vingt ans, des personnels psychiatriques, confrontés à la maladie mentale, au soin, à l’effort de réadaptation, se tournent vers les Ceméa, leur demandent de travailler effectivement avec eux ? Nous, qui travaillons dans les hôpitaux psychiatriques, dans les services de santé mentale, nous sommes désireux de rompre avec une conception strictement médicale de la maladie mentale. Nous sommes insatisfaits de ce que nous avons appris par la psychiatrie classique qui nous a amenés à considérer que tel et tel signe ajoutés permettent de poser le diagnostic de telle ou telle maladie. Nous ne sommes pas satisfaits, parce que notre pratique devrait toucher de plus près la réalité des besoins humains et la réalité des rapports de l’homme à son environnement.

Or, la réalité des rapports de l’homme au monde commence par les rapports de l’homme aux objets et à la nature qui l’entourent. Les Ceméa placent au centre de la formation ou de l’éducation de la personne, l’agir, le faire ou une certaine manière d’être en mouvement pour l’homme dans le monde, ce qui lui permet d’aller de plus en plus vers une capacité d’action sur son environnement pour le transformer, c’est-à-dire vers de plus en plus de liberté, d’autonomie vis-à-vis de ses contraintes et des destins qu’elles orientent. C’est pourquoi il existe depuis plus de vingt ans un rapprochement entre les centres d’entraînement et les hôpitaux psychiatriques.
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TRAVAIL CRÉATEUR ET TRAVAIL ALIÉNÉ

Il faut revenir sur la notion même de travail. Quand je parle d’activité manuelle, je parle aussi de travail. Il me semble que cette notion a été profondément faussée. Notre tâche consiste à la reprendre dans une pratique pour voir quelle est sa dimension profonde de réponse à des besoins humains authentiques, La notion de travail a été profondément pervertie par l’histoire de l’exploitation de l’homme et en particulier par la valeur marchande qui a été conférée à la force de travail par la société du profit. Voilà une idée qui ne peut être passée sous silence. Dans la mesure où notre société, la société capitaliste, a fait de la force du travail une valeur marchande, la notion même du travail humain a été gravement déviée de son sens premier comme facteur d’autonomie, de liberté. Elle est devenue quelque chose qui suscite une certaine angoisse, une certaine démission. Dès que l’on parle travail on est obligé de se référer à l’exploitation qui est faite du travail humain, ce qui le vide de son sens par rapport au besoin humain de travail. En outre, une autre perversion est conséquente de la division du travail qui résulte des intérêts du grand capital et de la nécessité de réaliser le maximum de profit. On arrive par-là à des formules de travail qui n’ont plus de sens. J’insiste sur le mot sens.

C’est un facteur de liberté que de savoir le sens que l’on doit donner au travail, de même qu’il faut savoir le sens que l’on doit donner aux choses sur lesquelles on agit, aux choses que l’on produit. Or, ce qui frappe dans le travail humain à l’heure actuelle, c’est que le travail produit par le labeur, par la peine des hommes est vidé de son sens par rapport aux besoins humains, mais par contre, prend un sens de plus en plus précis par rapport aux profits des grandes sociétés. Si l’activité et le travail humain font l’homme, le travail divisé l’aliène. Aux centres d’entraînement, dans la mesure où l’on aborde les questions de travail humain, les questions de l’action, de l’agir sur les objets et sur la nature, il est nécessaire de réfléchir à cette dimension politique du problème et de se poser la question : « Comment pouvons-nous donner un sens véritable au travail humain, en retrouver le sens fondamental par rapport aux besoins que l’homme a de se faire homme au travers de son action sur le monde ? »

LA MAIN, LES MAINS

Les mains pour entrer en relation, pour toucher, pour caresser, pour transformer, pour construire autre chose. À ce point de notre démarche, il peut être utile de faire un détour par la place du travail humain dans ce que l’on peut appeler l’hominisation, ou l’évolution de l’homme, dans la manière que l’homme a eu, dans son histoire, de se prendre lui-même en charge, de se faire homme. Le travail, l’agir, a certainement été l’un des facteurs fondamentaux de l’hominisation. C’est par une activité de transformation de son environnement que l’homme est advenu à lui-même tout en établissant au travers de cette action un certain type de rapport avec le monde des choses et des autres hommes. Toute la dynamique de la formation de l’homme et de ses rapports sociaux, intriquée à son accession au langage, à la culture sont constitutifs, en réalité, de la vie psychique de l’homme (1). La spécificité de l’espèce humaine s’est articulée sur la naissance et l’évolution d’un certain type d’activité qu’est le travail humain. Quand on examine le travail humain sous cet angle, on retrouve vite le sens que peuvent avoir les médiateurs, c’est-à-dire les outils qui permettent à l’homme d’agir sur la nature. Et on est obligé de considérer tous les échanges humains qui se sont noués au cours de l’hominisation, y compris les échanges verbaux. Ces échanges sont autant de produits, de maillons survenus en chaîne avec l’apparition de l’instrument du travail humain, de l’instrument de l’action de l’homme sur le monde. Dans l’évolution de l’homme, homme social, ce qui réalise la véritable démarcation, c’est un certain nombre de situations spécifiques qui sont apparues dans l’espèce humaine. La grande chance de l’homme est d’avoir pu se mettre, un jour, debout sur ses deux pieds, et d’avoir ainsi libéré sa main. Celle-ci, des lors, est devenue un organe très important, une partie du corps libérée de certaines contingences comme celle de la marche. Cette libération de la main due à la station debout, a donné à l’homme la possibilité de l’utiliser non plus seulement comme un instrument de déplacement puis de préhension, mais aussi d’action sur le monde. La station debout a permis par la même occasion le développement du cerveau dans sa partie antérieure, laquelle supporte justement les centres qui jouent un rôle fondamental dans le développement de l’intelligence. Dans toute l’histoire de l’homme, la main apparaît comme un instrument premier, fondamental, qui va dicter tous les rapports de l’homme au monde, et en particulier ses actions sur celui-ci et en retour sur lui-même. La main est d’abord un instrument pour satisfaire le besoin de nourriture. L’homme très facilement forme avec elle une coupe dans laquelle il peut boire. Elle semble donc avoir un premier rapport avec la bouche. C’est aussi l’instrument premier de la cueillette, l’ins trument premier qui vise la satisfaction du besoin alimentaire. Sans doute, la main s’estelle constituée très tôt comme médiateur relationnel majeur en devenant le substitut du sein maternel dans le développement psychologique de l’enfant : l’enfant suce ses doigts, joue avec sa main, ce qui lui permet d’assouplir et de mieux contrôler ses rapports avec sa mère. La mère est le personnage qui répond aux premiers besoins affectifs et alimentaires de l’enfant, la main devient vite pour lui un objet substitutif lui permettant la satisfaction de ses besoins tout en maintenant et en facilitant une relation extrêmement profonde avec sa mère. On conçoit ainsi que la libération de la main a permis d’acquérir une liberté et une autonomie de plus en plus grande aussi bien dans la vie de subsistance que dans la vie socioaffective. À partir de là, vont se constituer un certain nombre d’autres chaînons qui ont permis d’évoluer plus encore. Les premiers outils qui interviennent dans la vie de l’homme sont faits sur un modèle dont le but est de prolonger ce premier instrument qu’est la main. Dès qu’on en dispose, on peut mieux concevoir de le prolonger avec le bâton, la lance, la bêche, les instruments agraires, des outils de plus en plus perfectionnés. Mais au terme de cette évolution apparaissent les machines qui vont perdre de plus en plus la trace de ce rapport premier avec la main. La libération de la main et l’action sur le monde qu’elle a permise ont fait naître la notion d’instrument. De l’évolution constante des instruments, de leur perfectionnement, les possibilités d’intervention sur le monde se sont multipliées et complexifiées. Or, cette évolution technique permanente n’a pu s’organiser et se développer que par le développement même de la faculté de penser ou d’abstraire ou du processus de penser. C’est de cette liberté de mouvement, d’action sur le monde concret que se sont développées de nouvelles situations d’actions, des instruments, des systèmes de plus en plus évolués, de plus en plus libres par rapport à des contingences étroites. C’est dans ce mouvement que la vie psychique et sociale de l’homme trouve en réalité sa naissance, son origine. Par conséquent, l’agir, le faire, l’action sur le monde semblent être les premiers maillons d’une chaîne qui ont conduit l’homme à devenir un être avec une vie psychologique, des besoins de plus en plus transformés, de plus en plus socialisés, c’est dire si nous sommes aujourd’hui dans notre essence la plus profonde, la plus précieuse. C’est tout en développant son action sur le monde que l’homme a construit sa vie sur des rapports sociaux, substance de la vie psychologique. Cela a introduit ou développé le langage qui signifie et identifie l’homme mais qui dépend aussi de ce premier agir, de cette première action, de cette première libération de la main dans le sens d’une action sur le monde...

Le texte présenté ici, provient à l'origine d'une conférence que Tony Lainé a prononcée en novembre 1971, dans le cadre de journées réservées à des formateurs des Ceméa, de l'Académie de Poitiers. Il a été publié sous sa forme initiale dans les numéros 276 et 277 de Vers l’Éducation Nouvelle en 1973 et en 1992 dans le numéro hors série : "L'activité manuelle, enjeux actuels". Dans sa forme présentée ici, il a été pour partie réécrit par Robert Lelarge** et André Sirota*** et publié dans le numéro 459 de VEN en Janvier 1993.

* Tony Lainé (1930-1992) : Psychiatre et psychanalyste, il a été, à partir de 1971, chef du service de psychiatrie infantile de l’hôpital Barthélemy-Durand à Étampes et de l’Institut médico-pédagogique du Pradon, à Sainte-Geneviève-des-Bois. Dès les années 60 il s’était impliqué dans les Ceméa ; il a nourri les débats du secteur santé mentale.
Ce texte se réfère à la théorie marxiste pour ce qui est du rapport au travail et au statut de l'activité, il est lié à la sphère de l'inconscient et de la psychopathologie pour ce qui concerne les notions de projection et des réflexions s'appuyant sur la clinique des enfants handicapés

** Robert lelarge (1920-2007) : Entré aux Ceméa au sortir de la guerre, il a été une des figures historiques de la construction de la pédagogie aux Ceméa notamment vis à vis des arts plastiques et des activités manuelles.

*** André Sirota : Président des Ceméa, est professeur émérite et ancien directeur de l’UFR des Sciences Psychologiques et des Sciences de l’Éducation de l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense. Il a notamment publié « Être l'animateur en centre de vacances », 1984 document VEN.

1. Tony Laine pense probablement, dans ce passage, aux travaux et aux textes d’André Leroi-Gourhan, notamment à son livre plusieurs fois réédité et complété : Le geste et la parole, technique et langage, Editions Albin Michel.

 

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