Développement physique et psychologique des adolescent·e·s

L'adolescence est une étape d'un processus qui part de la naissance et va jusqu'à l'âge adulte. Nous sommes à cette période le produit de 18 à 20 ans d'histoire et pas uniquement des années les plus proches.
Média secondaire

Quelques points de repères en préalable

L’adolescence, une seconde naissance ?

S’il est vrai que les modifications physiologiques et les remaniements psychiques sont alors très importants, il faut garder présent à l'esprit qu'il ne s'agit pas d'une rupture qui fera repartir d'une page blanche, mais d'une étape d'un processus qui part de la naissance, et même avant, pour aller jusqu'à l'âge adulte. Le comportement, la personnalité d'un individu sont fonction de tout un passé et de son présent ; dans ce sens, le grand adolescent et le jeune adulte sont les produits de 18/20 ans d'histoire et non pas uniquement des quelques années les plus proches.

Débuts et fins ; nous quittons le terrain des certitudes

Les débuts : doit-on fixer comme commencement l'accélération de la croissance osseuse (entre 11 et 13-14 ans selon les individus) ou l'apparition des caractères sexuels secondaires, cette fameuse puberté (entre 12 et 14-15 ans selon les individus et les sexes) ?

Les fins : il y a le choix selon les critères de références choisis.

Taille adulte : la croissance est terminée vers 20 ans.

Hormones sexuelles : stabilisation des cycles féminins vers 18/20 ans.

Majorité légale : elle varie selon les États et les époques.

Entrée dans le monde socioprofessionnel : mais il y a de « vieux » étudiants de 25 ans et de jeunes travailleurs de 17 ans.

Autonomie matérielle : idem.

Autonomie psychoaffective : bien des « adultes » en sont loin...

Pour mémoire, l'enfant proche

Les enfants de 9-11 ans bénéficient d'un épanouissement moteur et affectif étonnant : grande maîtrise de leur corps, relations sociales et affectives s'inscrivant dans une dynamique d'ouverture positive. Ils sont « bien dans leur peau ». C'est l'âge des grandes classes de l'école primaire : en CM1 et CM2 on est les grands de l'école, ce qui est valorisant. L'école primaire c'est aussi le maître que l'on connaît bien et qui nous connaît bien, c'est aussi la classe dans laquelle on est toute la journée, c'est aussi un rythme quotidien et hebdomadaire régulier.

Enfin, la vision et la compréhension du monde sont relativement limitées. Les enfants ont encore leur vie centrée sur la cellule familiale, avec ses protections et ses tolérances propres au statut d'enfant qui est le leur. Ces beaux équilibres vont être bouleversés par l'entrée dans l'adolescence.

Les bouleversements

L'accélération de la croissance

Elle débute entre 11 et 13/14 ans selon chaque individu. Elle concerne le développement du poids (prise de 6 à 8 kg entre 12 et 14 ans) et de la taille (15 à 20 cm entre 12 et 14 ans) et porte essentiellement sur la croissance des membres, où la poussée osseuse précède le renforcement de la masse musculaire qui précède elle-même l'adaptation ligamentaire et tendineuse.
Cette croissance ne touche que tardivement le développement viscéral : le cœur et le système circulatoire, les poumons, le système digestif, sont en décalage d'environ 2 ans.

Plusieurs conséquences découlent de ce développement inégalement réparti :

  • On remarque une maladresse importante liée à une mauvaise représentation du schéma corporel : le corps change trop vite et trop souvent pour que l'intégration de ces modifications puisse avoir lieu;
  • Une fatigabilité importante se fait jour, et amène de nouveaux besoins de repos, de temps calmes et de sommeil;
  • La croissance osseuse et le développement de la masse musculaire doivent être soutenus par une alimentation adaptée.

Des activités physiques pratiquées sans discernement sous la « direction » de cadres sportifs mal formés ou sans scrupules peuvent être lourdes de conséquences : malformations cardiaques liées à un excès d'efforts en résistance (effort intense pendant un temps relativement court) ; déformations osseuses, pathologies articulaires dues à de trop fortes sollicitations du squelette et des attaches musculaires.

Ces problèmes touchent principalement les jeunes adolescents, pour lesquels on cite souvent l'image d'un petit moteur dans une carrosserie de camion. Il ne faut cependant pas croire que tout est résolu à 16/17 ans : on trouve aussi chez des grands adolescents des « carrosseries » impressionnantes qui cachent des moteurs bien poussifs.

La puberté

Vers 12/13 ans chez les filles, 13/14 ans chez les garçons, une poussée hormonale entraîne la maturation des organes sexuels et l'apparition des caractères sexuels secondaires propres à chaque sexe : pilosité et développement musculaire avec leurs différences selon les garçons et les filles, modifications de la voix, élargissement du bassin chez les filles, apparition des seins...

Cette poussée hormonale se fait de façon hoquetante et amène certains dysfonctionnements : règles irrégulières, acné, voix qui « déraille », obésité transitoire en sont les avatars classiques. Notons enfin que les organes sexuels sont très vites aptes à la procréation.

École, travail, loisirs

Avoir 11 ans, c'est se retrouver parmi les petits du collège à l'entrée en 6ème, dans une collectivité scolaire qui dépasse parfois 900 élèves, avec de nombreux professeurs, avec des adultes aux rôles et aux titres un peu mystérieux (principal, conseiller d'éducation, conseiller d'orientation), avec plusieurs salles de classe dans la même journée, avec un enseignement qui diffère largement de celui de l'école primaire, avec un rythme scolaire irrégulier.

Le collège c'est aussi le lieu où se fixe définitivement l’orientation scolaire : dès la fin de la cinquième, avec les orientations vers des classes « technologiques », à la fin de la troisième où des orientations en filière technique courte sont souvent plus subies que désirées, difficile principe de réalité survenant en pleine phase de croissance et de difficultés physiques et psychiques.

Le travail

Si pour certains élèves tous les espoirs restent permis, pour d'autres les rêves sont déjà à mettre de côté. Celui qui s'était vu médecin va suivre une formation de plombier, celle qui se voyait biologiste ira préparer un CAP de mécanicienne en confection qui l'amènera tout droit à Pôle Emploi.

Les loisirs collectifs

Eux aussi marquent le changement de statut : de la colonie de vacances au camp d’ados, du centre aéré à la MJC ou à la maison de quartier, de la « gym » de l'école au club sportif, les contenus des activités, la façon dont on est considéré par les adultes, se modifient considérablement.
 

Aspects psychologiques

Les jeunes adolescents

Nous avons déjà parlé de la fin du monde protégé de l'enfance; c'est l'âge où l'on s'aperçoit que le monde ne s'arrête pas à la famille, au quartier, à l'école, mais qu'il est bien plus vaste et compliqué que cela. II y a des inégalités sociales et une lutte de classes, il y a des pays exploiteurs et des pays exploités, et il y a l'autre sexe que l'on voit différemment d'avant dans la mesure où cette vision est transformée par la maturation en cours des organes sexuels... ce qui pose concrètement la question des relations sexuelles. Ce monde élargi est vu à la fois avec crainte et curiosité.

C'est aussi le moment où le corps évoque les corps d'adultes, alors que le développement psychologique en est bien loin. Rappelons la fille de 13 ans au corps de femme, qui joue à l'élastique; le garçon de 14 ans qui mesure 1,75 m et qui joue aux soldats (qui joue « encore » aux soldats); l'adolescente de 14 ans qui se fait faire la cour par un garçon de 19 ans trompé par son aspect physique.

L'image du corps

C'est une période où l'on est mal dans sa peau car l'image que l'on a de soi n'est pas valorisante : adolescents au visage plein de boutons, trop vite grandis et devenus maladroits, disgracieux. Ils ne se font pas de cadeaux entre eux, utilisant l'autre comme repoussoir de ce qu'ils refusent d'être : « grande gigue », « asperge », « t'es qu'un môme », ponctuent des relations teintées d'agressivité.

On voit régulièrement des garçons et des filles de 13/16 ans refuser de se mettre en maillot de bain devant les autres, ou adopter des vêtements suffisamment amples pour dissimuler leurs formes; on peut réfléchir sur la mode unisexe... Citons aussi les soudaines pertes d'appétit et les régimes alimentaires plus ou moins loufoques; toutes les stratégies sont bonnes pour cacher, voire refuser ce corps que l'on n'aime pas.

Les nouveaux repères

II y a un besoin de repères sociaux qui pousse à rechercher la compagnie de ceux qui vivent les mêmes problèmes, même si les rapports avec eux sont parfois agressifs. Les modes musicales, vestimentaires, le langage, les comportements fusionnels peuvent être compris comme des rejets et des provocations, mais doivent être aussi compris comme des processus de réassurance nécessaire. Les adolescents cherchent aussi parfois des points de repères que certains théoriciens estiment alors remplacer une structuration défaillante, mal réalisée dans le milieu familial : l'armée, un certain type d'engagement dans des groupes confessionnels ou politiques:

Notons enfin des comportements à valeur d'alarme où l'inexistence de repères structurants amène à fuir la réalité : l'échec scolaire soudain et inexplicable, la fugue, la passion pour des thèmes morbides, l'anorexie des grandes adolescentes; autant de signes qui ne doivent pas être négligés car ils peuvent être les derniers appels avant l'entrée dans une toxicomanie suicidaire, avant les gestes autodestructeurs (1000 suicides d'adolescents par an en France), avant la décompensation psychique et « l'entrée » dans la folie.

La mort de l'imaginaire

L'expression est du psychiatre Tony Lainé. Elle caractérise le comportement psychique de jeunes qui, ayant accumulé les échecs scolaires et sociaux, perdent le désir de projeter et d'entreprendre. Cette désespérance, ce sentiment d'avoir été roulé, se traduisent parfois par des comportements sociaux qui vont du rejet de l'école et de l'apprentissage professionnel au rejet des adultes, aux provocations, aux violences, à l'entrée dans la délinquance et la marginalisation.

Le stade des opérations formelles

Jean Piaget repère ce stade du développement psychique qui commence vers 11-12 ans. pour être définitivement installé à 14-15 ans. Il s'agit de la capacité à mener des opérations mentales reposant sur le maniement de propositions détachées de la constatation concrète et actuelle : on a pu parler à ce sujet de capacité à « théoriser la théorie ».

Son installation est variable selon les individus : nombre des adolescents de moins de 14 ans n'en sont pas là et continuent à ne pouvoir raisonner que sur des « opérations concrètes », des opérations mentales ancrées sur une réalité.

Les rapports avec les adultes, la recherche d'images

Les parents deviennent porteurs de tous les maux, le premier étant de les avoir fait naître. Il se fait jour une volonté réciproque de prise de distances (« t'es plus un gamin », « j'ai pas besoin de vous ») qui pousse les adolescents à chercher ailleurs des adultes repères qui seront élus adultes de référence. À la différence de l'enfant qui a souvent un seul adulte de référence, au plus deux, et quasiment toujours choisis dans le couple parental, les adolescents cherchent à en avoir plusieurs à la fois. Ils peuvent ainsi ne livrer que des parcelles d'eux-mêmes à chacun et donc rester les maîtres de situation.

Les bases d'élection de ces adultes peuvent sembler étonnantes; il peut s'agir d'un voisin, d'un enseignant, d'une relation parentale, d'un animateur, d'un éducateur, et même du père ou de la mère d'un copain.

Dans tous les cas il apparaît que le statut social n'est pas déterminant mais que le choix se fait sur des capacités à entendre sans juger, à comprendre ce qui n'est que suggéré à demi mots, à admettre de ne pas être l'unique adulte engagé dans cette relation en ne vivant pas ce partage comme une concurrence, à dire non, aussi, si ce non lui est nécessaire.

Etre élu acteur de cette étrange relation où aucune demande n'est explicitement formulée, où aucun engagement n'est conclu, où tout peut changer très vite, n'est pas de tout repos. Savoir que cette relation a pour but de devenir inutile et est vouée à l'extinction le jour où l'adolescent n'en aura plus besoin (et c'est peut être bien là la fin de l'adolescence) exige des adultes équilibrés, accessibles, dépassables même; des adultes existants aussi, avec des passions et des faiblesses. C'est savoir qu'elle exige des adultes qui soient... adultes.

Ce qu'ils renvoient aux adultes

  • Renvois aux parents

L'enfant épanoui est devenu un adolescent boudeur, pénible, provocateur, imprévisible; les parents l'acceptent plus ou moins facilement, et certains font tout leur possible pour nier cette évolution qui les amène inéluctablement à devenir de moins en moins indispensable à leur enfant. Citons les fuites vestimentaires (« non, tu ne mettras pas de collant », « qu'est-ce que c'est que ce pantalon ? »), les refus de changement corporels (« pourquoi veux-tu changer ta coupe de cheveux, tu as toujours été comme ça ! », « comment, tu te maquilles ! »), les crises d'autorité (« si, tu iras chez ta grand mère ! »), les contraintes matérielles inadaptées (« je veux savoir à quoi tu emploies ton argent de poche »). Certaines de ces réactions parentales peuvent être justifiées; leur accumulation est inquiétante.

Un adolescent de 16 ans est intransigeant sur la rigueur, la fidélité aux idéaux , la pureté, l'absolu... toutes valeurs et exigences qui ont été celles de ses parents lors de leur adolescence avant qu'ils ne les aient abandonnées ou adaptées pour cause de réalisme; l'émergence de ces exigences chez leurs enfants leur fait prendre conscience des arrangements nécessaires qu'ils ont conclus avec leurs idéaux, et ouvre chez eux une blessure narcissique qui n'arrange pas les relations familiales.

Enfin, le bébé né quand on avait 25 ans, que l'on était jeune, est un adolescent de 15 ans quand on atteint la quarantaine. Sa seule présence fait toucher du doigt le vieillissement, et il est inconsciemment tenu peur responsable de cette douloureuse constatation.
 

  • Renvois aux animateurs, aux éducateurs, aux enseignants

Les adolescents tendent à les assimiler à leurs parents et à reproduire avec eux les mêmes relations conflictuelles, les mêmes alternances de bouderies, de refus, de tendresse.

Ce fonctionnement à la provocation et à la séduction qu'ils mènent avec tous les adultes leur permet de cacher - et donc d'exprimer - une demande massive d'écoute, d'attention, et aussi de règles et de limites.

Enfin, ils nous renvoient à toutes nos faiblesses et nos fragilités, à nos blocages et nos a priori : notre rapport à l'autorité, à la règle, à notre sexualité; notre itinéraire social et professionnel. Tout ceci parce qu'ils sont à un âge où se joue l'entrée dans la vie sociale et professionnelle, où se joue l'ouverture à une sexualité d'adulte. Tout ceci aussi parce que dès qu'une relation sincère s'établit avec eux, elle exige une liberté de parole, et que quand la parole se libère et libère les comportements, des fissures se font jour dans nos carapaces protectrices.