J'y suis, j'en suis

Des collégiens et des lycéens, habitant l'agglomération d'Avignon sont accueillis et accompagnés dans leurs parcours de spectateurs par les Ceméa et les Centres de Jeunes et de Séjours du Festival d'Avignon. L'occasion de rencontres étonnantes entre ces jeunes et le théâtre.
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Depuis quatre ans, à l’initiative du festival d’Avignon et des Ceméa et en étroite collaboration avec l’Éducation nationale, des collégiens et des lycéens, habitants de la ville ou de l’agglomération, sont accueillis pendant quatre jours dans les locaux du collège Vernet à Avignon. Le séjour se vit en externat. Chaque nuit, les participants rejoignent leur famille pour revenir le lendemain matin. Les journées sont denses : accueil du matin, ateliers par groupe d’âge ou niveau scolaire, repas pris en commun dans la cour du collège, découverte du festival, moments de vie personnels ou collectifs. Les règles de vie sont simples, structurantes et non contraignantes. Surtout ne pas oublier que les « élèves » commencent ici leurs vacances d’été. Ils sont accompagnés de leurs professeurs qui s’étonnent avec plaisir ou surprise de l’abandon progressif de leur statut d’enseignant pour endosser avec jubilation ou malice celui de complices de nos approches d’accompagnement. Ils n’en gardent pas moins toutes leurs responsabilités dans une relation de confiance exigeante qu’ils portent à la compétence des animateurs des Ceméa. Nous rencontrons là des collègues motivés, engagés, curieux et visiblement heureux de ne pas être tout de suite en vacances.

Cette année, ce sont plus d’une centaine de jeunes entre treize et dix-neuf ans qui se sont inscrits sur sollicitation de leur établissement scolaires à ce « grand bazar ». Quatorze militants des Ceméa assurent la logistique, l’approche culturelle, les ateliers, la relation éducative, dans un travail d’équipe adossé à un projet éducatif, celui des centres de jeunes et de séjours du festival d’Avignon - CDJSFA et un projet pédagogique simple : penser à vivre l’instant, la rencontre, la fête du théâtre, assurer la sécurité matérielle et affective de chacun, aller de découvertes en découvertes, confronter les réactions de chacun et avancer ensemble dans l’affirmation et le questionnement de ces goûts. Pas de grosses machines institutionnelles pour le fonctionnement de ce collectif. Chaque animateur a la responsabilité d’un groupe, inscrit dans une structure globale dotée de règles minimales qui satisfont au vivre ensemble et à une autonomie pour tous, adaptée à chacun suivant son âge, son rapport à la ville, sa maitrise du festival, les consignes des parents et les inquiétudes de plus en plus raisonnées des professeurs.

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Deux rencontres particulières se sont déroulées durant ce séjour. La première avec le comédien Laurent Poitrenaux, distribué dans Architecture de Pascal Rambert, la seconde avec le metteur en scène Michel Raskine pour Blanche Neige, histoire d’un prince. Tous les deux, enchantés d’être là, trouvèrent les mots et la juste distance pour échanger, dialoguer, confronter.

Deux rencontres simples, sans déférence, juste avec le désir de partager au plus près de l’artiste ses émotions de spectateurs et entendre pour les deux invités des retours au-delà de ce que les adultes supposent parfois de la capacité de réception et de compréhension des adolescents à des spectacles exigeants. Souvenirs aussi pour Laurent Poitrenaux se rappelant l’année 1984 où dans cette même cour il participait comme eux à un séjour des Ceméa.

Émotion pour Michel Raskine accueilli et raccompagné par le groupe de jeunes qui fredonnait deux thèmes musicaux du spectacle. Ces instants se sont fixés dans nos mémoires pour longtemps certainement. Deux instants précieux, deux fulgurances comme il n’est pas rare d’en vivre lors de ces rencontres entre publics jeunes et spectacles forts.

Cemea

Nacer, sur le chemin du retour du quatrième spectacle vu ensemble, me pose la question : « Et toi des quatre spectacles c’est lequel que tu as préféré ? » Toujours ce désir cette nécessité de classer, d’ordonner de ranger maugrée-je intérieurement. J’élude, je biaise, je renvoie la question, je fais miroir : « Toi d’abord, dis-moi. » Nacer se précipite dans l’ouverture et m’explique tranquillement les raisons pour lesquelles Architecture (quatre heures quand même d’un texte chargé de références historiques, et brassant des relations humaines complexes) est le « spectacle qui l’accompagnera jusqu’à l’an prochain » car « il espère bien pouvoir se réinscrire ». «Moi, ce sera lui mon spectacle de 2019 » répète Nacer plusieurs fois. En 4ème, il vient depuis plusieurs années, déambule en trottinette dans l’enceinte de la cour du collège et porte sur le récit de Pascal Rambert une analyse précise et pertinente qui en rabattrait certainement à quelques plumitifs, prescripteurs de la pensée qui officient ici ou là.

Puis Ryan, qui un matin, toujours à propos de ce même spectacle prend la parole in extremis lors d’un temps consacré à partager ces perceptions et réflexions sur les spectacles, pour nous livrer cette phrase sibylline : «Moi, Architecture ça va m’aider. » Silence. « Et… !? Peux-tu nous en dire un peu plus ? Si tu le souhaites…» Ryan timidement : « Ben, en fait je pense que ce texte ça va m’aider pour mon écriture. » Silence… Il poursuit : « Parce que j’écris et là je crois que ce texte il va me faire progresser. »

Le regard des autres jeunes est fixé sur Ryan qui ne dit habituellement pas grand-chose ; il semble fonctionner à l’économie de la parole. Ryan est également en 4ème, il écrit et le texte du spectacle va l’aider. S’il n’y avait que cela, ce serait déjà suffisant pour venir et revenir au festival d’Avignon. Ryan et Nacer attendent le festival 2020. Ils voudront, c’est certain, à nouveau franchir la lourde porte de bois et traverser le mur de l’enceinte du collège où des traces de balles de la Seconde Guerre mondiale viennent résonner tellement fort avec le spectacle dont ils parlent. Salut les gars, à l’année prochaine ! 

 

Article issu de la revue Vers l'Education Nouvelle n°576 (octobre 2019)

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Vivre le Festival d'Avignon avec les Ceméa
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