Médias et numérique, pour une éducation critique et un engagement citoyen

Promesses du numérique, utopies de l’éducation, forte pression du marché et nombreux discours sur la modernité, avec les technologies de l’information et de la communication, tout se mélange et tout est emporté sur leur passage.
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Média secondaire

Le numérique, notamment à travers le réseau Internet, a ceci d’implacable et d’irréversible qu’il ne se contente pas d’une « augmentation du réel » au travers d’un apport technique d’outils particuliers, mais s’insère et agit à travers les réseaux, au cœur même des fonctionnements démocratiques, de la culture et du lien social, modifiant notre rapport aux autres, notre façon d’être et notre regard sur le monde. Les technologies ont certes de tout temps imprégné les activités humaines. Mais ce qui est nouveau, c’est la dimension « pollinisation invisible » de nos vies, cette façon de fertiliser ou « d’ubériser » la plupart de nos activités avec une puissance décuplée et une hyper connexion qui souvent détériorent les liens sociaux.

L’actualité de ces derniers mois, dans cette « société du numérique » nous ramène aux fondamentaux de tout éducation qu’elle soit populaire ou nouvelle. Dans cette actualité, s’entrecroisent oublis de l’histoire, désinformation, marchandisation exacerbée des interactions humaines, monétisation des choix à travers des pratiques consuméristes démultipliées, individualisme forcené et mouvements extrémistes… C’est dans ce contexte qu’un mouvement d’éducation comme les Ceméa, porte avec force, le double défi de l’éducation et des pratiques démocratiques, ne laisse pas aux grands groupes du numérique, l’éducation comme terrain de jeu mondial fructueux... et réaffirme l’enjeu du droit, du respect des faits contre les mensonges, les manipulations et autres propagandes toxiques…

La contribution éducative et culturelle de l’Education populaire et donc des Ceméa est politique. Elle passe au-delà d’un discours porteur de revendications citoyennes et de dénonciations, par de l’action sur tous les terrains des loisirs, de l’action sociale et de la médiation culturelle, de l’éducation formelle et non formelle, par des projets avec tous les publics, enfants, jeunes, parents, tout « adulte éducateur », au regard de leur identité de mouvement d’Education nouvelle…

 

Des actions éducatives diversifiées

Les pratiques des jeunes se situent principalement dans des environnements consuméristes, de divertissement ou de services, proposés par des plates-formes numériques... loin de contenus émancipateurs ou culturels. L’enjeu est de faire découvrir, partager, accompagner, favoriser des pratiques de jeunes, porteuses de coopération, d’accès à la culture et aux savoirs, d’apprentissages citoyens, plaçant les jeunes dans des situations actives de production et de publication qui soient émancipatrices.

Les analyses des actions des Ceméa1, montrent que, pour les jeunes, le numérique n’est pas si évident et que le fait d’être des « digital natives » n'est pas synonyme d'apprentissage de pratiques citoyennes et responsables, ni même d’un réel accès aux savoirs et à la société́ ou à une alternative au tout GAFAM. Les formes de médiation et d’accompagnement doivent être une occasion pour créer de nouveaux rapports à la connaissance dans une société du numérique et de l'information. Le rapprochement entre acteurs de l’Education populaire et acteurs du numérique s’avère indispensable.

La construction de ces rapprochements nécessite de créer des passerelles, notamment par le travail en coopération, et la mise en commun des compétences respectives de ces acteurs de la culture, des médias de l'information ou développeurs du numérique. Au cœur de ces dynamiques, la place des jeunes, l’évolution des pratiques professionnelles et les dynamiques territoriales sont des enjeux essentiels.

Pour mettre en œuvre ces réflexions, les Ceméa investissent ou initient des espaces de formations / actions : la Grande Ecole du numérique (formation des médiateurs du numérique), Jeunes médias web journalistes citoyens (en lien avec les acteurs culturels des territoires : le Festival d'Avignon, les Rencontres photographiques d'Arles, le festival des lycéens et apprentis d'Aquitaine, le Festival international du film d’éducation) ou encore le dispositif Educations Aux Ecrans à destination des jeunes et des acteurs éducatifs dans une complémentarité de partenaires en réseau.2

 

Un engagement culturel et critique

Au-delà̀ des effets de mode, d’imitation des comportements de la majorité (mimétisme d'usages et de réception des contenus issus des réseaux sociaux numériques) les adolescents sont à l’affût de nouvelles relations, d’une façon de découvrir le monde en image, d’avoir une existence publique, de construire leurs identités numériques. Au travers des médias, les Ceméa travaillent sur les représentations du réel pour que les jeunes accèdent à une meilleure compréhension du monde dans lequel ils vivent et agissent, pour qu'ils se construisent une « présence numérique » valorisante.

Au regard de la diversité de ces conditions de réception, les Ceméa mettent en place des actions d'animation et de formation favorisant chez les jeunes, le développement du sens critique, et agissant sur une mise à distance permanente de leurs propres utilisations des médias. Se construire une culture des images, c’est traiter les questions de production, examiner les techniques qui créent l’effet de réel, prendre en compte les contextes de diffusion et de réception des images (individuelle et collective), s’approprier des codes de lecture.

La culture ne se limite pas aux rapports que chacun peut entretenir avec des formes d’art et d’expression, elle est aussi constituée de pratiques sociales. Les parcours Jeunes critiques de cinéma, les formations Accompagnement du spectateur, les parcours Photo/vidéo D-Clics numériques, les formations Analyse critique de l'information, favorisent l'ouverture culturelle par des démarches proposant une rupture avec l'individualisme des écrans. 3 Les Rencontres Mondiales Décentralisées du Logiciel Libre où se côtoient développeurs, utilisateurs associatifs et grand public participent également d’une éducation populaire critique, vers un large public.

 

Le choix de systèmes d’information ouverts, libres et éthiques

En complément de leurs actions d’animation de dispositifs pour des jeunes, de formation des acteurs et de sensibilisation d’un public plus large, les Ceméa ont engagé un travail important d’évolution de leurs systèmes d’information4. En s’associant et accompagnant le travail d’associations telles que Framasoft5, mais aussi en développant des outils logiciels sous licence GPL36, ils contribuent ainsi fortement à l’émergence d’outils et de services libres, éthiques et décentralisés. Tout d’abord. Zourit7, fruit de cette orientation, est une interface multi-plateforme permettant de gérer mails, agendas partagés, cloud, PAD, outils de sondage etc. Chacun a donc accès au code source de ce logiciel qu’il peut utiliser comme il le souhaite, en le transformant, l’améliorant et en partageant ces améliorations avec la communauté d’utilisateurs. Ce faisant les Ceméa favorisent l’émergence d’un patrimoine de biens communs8 immatériels.

Pour aller au bout de cette démarche, les Ceméa initient de nouveaux projets, tel le « Bertel-Numérique » à La Réunion où, en partenariat avec une collectivité locale et un hébergeur de type « CHATONS »9, il s’agit d’accompagner plusieurs dizaines d’associations à l’usage de Zourit et d’autres logiciels libres de gestion associative, les données de celles-ci étant hébergées éthiquement sur l’île de La Réunion.

 

Agir pour une régulation citoyenne

Face à la force de cette technologie, le numérique, qui s’est lancée à la conquête du monde, de tous les temps de vie et jusque dans les relations sociales, il faut opposer la force des valeurs d’un projet non marchand, articulant coopération et solidarité, la conviction que la liberté s’enrichit de la capacité à créer et à partager du commun. C’est là que les citoyens ont une responsabilité pour construire la gouvernance de la société du futur, non seulement société des objets connectés mais surtout société des humains. Afin de décider librement de leur destin collectif, le contrôle démocratique de cette  société numérisée et des usages qui s’y déploient, devient un enjeu central de toute action d’Éducation populaire. C’est ce que les Ceméa font en s’inscrivant comme des « activistes citoyens » dans des collectifs10 ou en en faisant émerger de nouveaux, aux côtés de chercheurs, d’artistes, de journalistes, d’auteurs… , en soutenant ou en impulsant un rôle de régulation de l’Etat, voire à l’échelle européenne, ou de co-régulation citoyenne, garant de l’intérêt des biens humains. L’Education populaire et l’Education nouvelle, sont ainsi convoquées à ce rendez-vous, pour redonner le pouvoir aux citoyens connectés, pour leur permettre de « reprendre barre » sur les concurrences attentionnelles exercées par les machines numériques, pour rouvrir le spectre de ce qui nous met en relation aux autres.11

 

Entre illusion moderniste du numérique et rejet objectivé, traçons les chemins d’une voie juste et utile, critique mais inclusive et entraînante, répondant aux enjeux du monde de demain : remettre du collectif dans une société de plus en plus éclatée, former à l’esprit critique et à la capacité de jugement et de pensée, donner des compétences d’expression, et de création de contenus et de récits, construire des outils et services alternatifs, respectueux de l’environnement… C’est le sens du projet des Ceméa, projet porté depuis 80 ans, en cette année anniversaire 201712, visant à transformer les milieux et les institutions par la mise en action des individus, favorisant l’émancipation de chacun et l’intérêt général. C’est notre boussole, celle qui guide notre action : articuler les valeurs et les orientations fortes de l’Education nouvelle, de l’Education populaire et de l’Economie sociale et solidaire, avec la réalité de la société de l’information, et avec les pratiques de chacun, pour bâtir une société du partage renforçant les droits humains.
 

1 Voir l’Observatoire du dispositif Education Aux Ecrans et l’évaluation du projet d’expérimentation mené par les Ceméa, dans le cadre du FEJ «Jeunes médias citoyens » 

6General Public License : wikipédia

8Biens communs numériques : wikipédia

10 Collectif Enjeux e-médias et l’Observatoire de la déontologie (ODI) par exemple

11 Voir l’article paru dans la revue Diversité, En quoi le numérique est-il le nom en éducation ?