E-book émissaire

Prendre du recul par rapport à un discours actuel ayant tendance à charger les écrans de tous les maux.
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Des textes lointains, nous racontent la pratique ancestrale de charger symboliquement un bouc des souillures et des péchés commis par l'homme et de l’envoyer dans le désert débarrassant ainsi les humains de leur responsabilité. C’était le fameux et si commode « bouc émissaire ». Nous ne sommes plus dans ces temps bibliques, mais force est de constater que la pratique a traversé les millénaires.

Nous assistons actuellement à une attaque en règle des adultes, contre les écrans. Les salles des professeurs, le café du commerce, les bancs de l’Assemblée…. Bruissent de ces anathèmes contre les écrans en tout genre et en particulier les téléphones, qui pervertissent notre jeunesse. On utilise des situations vécues et constatées: on voit bien qu’ils ne dorment pas assez, qu’ils sont plus capables de travailler, qu’ils se harcèlent… Tout cela à cause de ces maudits portables.

On justifie également ces propos par des données et des articles de scientifiques, qui décrivent de manière experte les dégâts des écrans sur les jeunes cerveaux. Aussi, lorsque le ministère de l’Éducation nationale annonce qu’il va interdire le portable au collège, une majorité d’adultes applaudissent, car grâce à cela les jeunes vont sans doute retrouver le plaisir d’être ensemble et une empathie envers les autres.

Cemea

Mon propos n’est pas de me satisfaire de la situation actuelle et d’un certain nombre de jeunes et d’enfants, qui sont devenus accros aux écrans. Mais il me semble injuste de faire porter à ces objets technologiques le poids de nos carences éducatives et sociétales.

Le téléphone portable est un outil merveilleux, qui permet d’être en communication et d’échanger avec les autres quelles que soient les distances et qui permet également d’accéder à des connaissances innombrables. Il peut également servir un consumérisme outrancier et des idéologies destructrices.

Mais ne pourrions-nous pas reprocher la même chose à beaucoup d’autres choses. Un couteau est très utile, mais peut aussi servir au pire. Il me semble que les dérives que nous constatons actuellement avec l’utilisation des écrans nous renvoient à des problématiques qui dépassent largement ces objets. Si des parents mettent de très jeunes enfants devant des tablettes, parce qu’avec cela ils se tiennent tranquilles, est-ce uniquement dû à un manque d’information sur les conséquences de ces pratiques? Si des enfants préfèrent s’enfermer devant leurs écrans est-ce la faute uniquement du téléphone. Ils vivent dans un environnement souvent anxiogène, avec des risques réels, mais souvent sublimés. "Attention! Ça pourrait peut-être s’avérer dangereux, on ne sait jamais..."

Face à l’inquiétude de projection dans le monde, le cadre et la maîtrise de l’écran sont souvent des refuges rassurants. Et quel apprentissage de la relation à l’autre dans une situation de coopération autonome faisons-nous vivre aux enfants ? Dans certaines écoles, pour éviter tout risque de conflit, les adultes commencent à organiser les activités des récréations, pourtant souvent le dernier espace d’autonomie de jeu pour les enfants, où l’on apprend à jouer, à s’organiser et parfois à ne pas être d’accord… Combien d’enfants partent en séjours de vacances avec d’autres, qu’ils apprennent à côtoyer et connaître dans un environnement qui est complémentaire de celui de l’école, du collège ou du lycée et n’a pas les mêmes enjeux de réussite et de regard sur les autres ?

L’utilisation que font les jeunes des téléphones et tablettes pose des problèmes, dont les enjeux dépassent de loin la simple possession de ces outils et interrogent sur la place des enfants dans notre société. Si le discours et l’action se contente de donner en victime expiatoire l’écran émissaire, l’histoire toussera sans avancer. J’ai retrouvé un texte écrit par des médecins et des pédagogues dans les années quatre-vingts... que l’on croirait pourrait croire actuel, si l’on mettait simplement à la place du mot téléphone : télévision…


Vers l'Education Nouvelle (n° 571, juillet 2018)

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