Retrouver le goût d’écrire dans l’avancée en âge

On peut découvrir à tout âge qu’on sait écrire, découvrir que ce qu’on écrit a de la valeur, que participer à un atelier d’écriture génère de l’émulation et que le collectif est aidant. Reprendre la plume après des dizaines d’années de disette, ça fait du bien.
Téléchargement
Média secondaire

Crédit photo : Social Cut sur Unsplash

 

Je reprends ici les paroles d’Élisabeth Bing (créatrice des ateliers d'écriture en France) qui relate une expérience d’atelier d’écriture ouvert à tous les âges. Elle rappelle ce que cela déclenche chez des personnes qui y participent : découvrir qu’elles sont capables de...alors qu’elles ont toujours cru ne pas savoir. C’est une belle occasion de se raconter et de reprendre pied. Suit l’expression de quelques participant·e·s puis pour terminer deux exemples de propositions d’écriture, simples à mettre en place particulièrement avec un public de personnes âgées.

« Créer un atelier d’écriture c’est s’insurger contre l’idée qu’écrire est le « pouvoir réservé » à un petit nombre, une élite jalouse de ses droits.. ; c’est tenter de faire renouer les autres avec un moyen d’expression que tous ont connu en même temps qu’insidieusement ils en étaient réellement privés.

J’entends par là qu’à l’instant même où les enfants apprennent à écrire, ils sont baillonnés dans leur droit de se dire, d’inscrire une parole qui soit vraiment la leur, jugée sans doute dangereuse. Maintenant encore, l’enseignement privilégie trop souvent une expression normalisée, répondant aux critères du pouvoir dominant. Tous les « écrivants » de Jean Lurçat (maison de quartier) ont posé la plume à dix ans, à douze ans...pour ne plus empoigner que les outils aliénants du travail.

Ensemble, ici, ils ont tenté de trouver sur la page blanche un plaisir, une liberté inconnus et qu’ils estimaient l’apanage des « cerveaux ».

une (re)découverte valorisante

Que ce soit en regardant d’un œil neuf un réel oublié, saturé de clichés, pour le réinvestir en le traversant des mots les plus simples ou en ouvrant les vannes de leur imaginaire, ils connaissent la joie d’écrire et d’écrire ensemble autour d’une même table chaleureuse où l’on sait tenir compte profondément de l’autre, l’écouter et par là-même l’aider à aller plus loin.

Voir Maria sortir un jour de l’atelier en sautant de joie et dire après que le groupe entier l’a aidée à prolonger l’un de ses textes : « je ne savais pas que j’avais tout ça dans la tête ! », ce fut pour nous tous une grande joie, comme le signe d’une petite révolution.

L’atelier reste toujours et essentiellement un lieu de tendresse...écrire ensemble noue des liens en profondeur entre les êtres. Nous reconnaissons maintenant et de façon saisissante la voix et les thèmes de chacun. Jean brode ses écrits de mélancolie et d’humour d’une fine écriture élégante, Lucien philosophe et en bon cartésien résiste avec malice à nos pentes fantasmatiques, Maria s’abandonne à son délire imaginaire, Marie évoque ses tribulations et les Dolomites ensoleillées de son enfance, Madeleine aime dire la fantaisie et la mer, Élisabeth écrit de sa plume forte et tragique, Raymonde a continué à découvrir une écriture à la fois ardente et très personnalisée, Marcelle nous raconte des histoires d’amour et par le récit de ses aventures nous fait souvent rire aux éclats. »

Ce long extrait de l’animatrice Élisabeth Bing, à qui on attribue l’invention des ateliers d’écriture en France donne une belle idée de ce qu’est cette activité dans le concret de sa pratique. Et nous sommes ici dans un lieu ouvert, où l’on vient par envie goûter à des plaisirs que souvent on avait cru interdits, dont on s’était privé par peur de « ne pas savoir », un lieu où se vit une multitude de « premières fois ».

une bouffée d'oxygène

Et pour ce qui concerne cette première fois d’écriture, voici ce qu’en disent les participant·e·s :

Cemea

* l’atelier d’écriture c’est pour moi une réunion très amicale et sympathique où on peut s’exprimer en toute liberté et apprendre à se connaître davantage et en toutes circonstances (Marie 75 ans)

* un lieu privilégié où nous nous exprimons, où nous créons, où nous imaginons en toute liberté (Jean 69 ans)

* la première année, on a hésité pour écrire certaines choses mais la deuxième année l’inspiration vient toute seule. On dirait que l’on est comme de grands enfants qui ont monté de classe. On est sans-gêne. (Marcelle 70 ans)

* cet atelier d’écriture m’a donné la joie de fixer des poussières de souvenirs, de les rassembler sur la page blanche, comme les pièces d’un puzzle. Mais pourquoi seulement le passé ? Le présent et l’avenir sont tout aussi passionnants ! (anonyme).

* je ne savais pas tout d’abord le sens exact d’écriture. Et pourtant c’est simple. Il nous faut évoquer spontanément un souvenir, un fait une impression. Sans l’application d’une rédaction d’écolier, sans mièvrerie, sans recherche d’une vaine littérature. Que vais-je faire ? Je n’ai pour tout viatique que mon lointain certificat d’études. Eh bien je vais écrire comme un vieil enfant !

Crédit Photo : Laura Chouette sur Unsplash

 

Que rajouter à ces témoignages, tout est dit et on pourrait presque garder le dernier pour donner la définition de ce qu’est un atelier d’écriture.

Bonus en nota bene :

Deux déclencheurs possibles (empruntés à l’écrivain Georges Pérec, qui a développé entre autres le concept de l’ordinaire, de l’infra-ordinaire même, dans le geste d’écrire).

* je me souviens (il a lui-même écrit un livre avec 480 souvenirs).

Cette proposition permet d’aller fouiller dans sa mémoire, de retrouver des bribes de souvenirs oubliés et de partager des instants que d’autres ont aussi vécu mais d’une autre façon. Si j’écris : « je me souviens de la mort d’Édith Piaf », il y a fort à parier que nombre de mes pairs en âge s’en souviennent également et souvent aussi d'où ils étaient à cet instant et comment ils ont appris la nouvelle. Il est important de lancer cet exercice en précisant qu’il est possible de dire ou d’écrire des souvenirs très personnels mais aussi d’autres qui sont puisés dans l’histoire commune à chacun (De Gaulle, la guerre d’Algérie ou d’Indochine, mai 68, les débuts de la télé, Charles Trénet et Maurice Chevalier…)

* les listes

Il suffit de donner un thème et d’aligner à la suite (sans forcément ajouter quelque chose) tout ce qui vient à l’esprit puis à la plume (ou à la voix) et qui se rapporte à la thématique retenue.

Exemple : les voitures (R8, aronde, panhard, deux-chevaux, 4L… dans une version brut) (R8, j’en ai possédé une en 1965, elle était rouge et je l’ai gardée jusqu’en 72 ; aronde, je regardais passer une ou deux devant chez moi quand j’habitais Yvetot.. ;, dans une version plus réfléchie).

Les thèmes sont foison : les membres de ma famille, mes prénoms préférés, ce que j’aime manger, les présidents de la république, les villes où je suis allé, les chansons qui ont rythmé ma vie...