LA MÉDIATHÈQUE ÉDUC’ACTIVE DES CEMÉA

Etre amoureux ça s'apprend

Tout s’expérimente et s’apprend même être une fille ou un garçon, même l’amour. La richesse des relations en accueil collectif de mineurs favorise ces rencontres et les rapports amoureux s’y tissent comme autant d’apprentissages.
1 personne a aimé cette fiche
Média secondaire

Il est très édifiant d’écouter les mots des enfants quand il s’agit de parler d’amour, ils ont un avis éclairé et loin de celui, lénifiant, qu’on leur prête. Dans les accueils collectifs de mineur·e·s et les séjours de vacances (où les expériences possibles sont nombreuses), peu de projets pédagogiques déclinent cet aspect qui pourtant touche tout le monde. Il s’agit d’un sujet capital dans le développement de la personne et sur lequel chacun et chacune possède un avis, une opinion. Il paraît incontournable aujourd’hui de se pencher sur la question des liens amoureux des enfants pour ne pas passer à côté d’une réflexion nécessaire à l’apprentissage.

Cemea

Les centres de loisirs, comme les centres de vacances, sont des moments et des lieux de mixité et de collectivité. Filles et garçons se côtoient au quotidien : durant la plupart des activités, à table ou dans les rangs, dans la cour de récréation, ils vivent une partie de leur enfance dans cette structure – parfois plus d’une centaine de jours par an – et expérimentent une vie en collectivité avec un même groupe d’enfants et les mêmes adultes.

Pourtant, la question des liens amoureux entre enfants n’est que très peu (voire jamais) abordée dans les projets éducatifs des structures et les projets pédagogiques mis en place par les équipes. Cependant, à bien écouter les enfants, comme nous avons pu le faire comme animatrice, directrice et chercheure en sciences de l’éducation dans les centres de loisirs élémentaires parisiens, cette question est bien au cœur de leurs préoccupations.

Voici des paroles d’enfants recueillies lors d’entretiens et d’observations en centres de loisirs, qui peuvent aider à penser les liens amoureux des enfants avant l’adolescence, de leur point de vue, pour mieux le comprendre, et pour mieux cerner ce qu’est le centre de loisirs, dans son quotidien, et quel est le rôle de l’animateur.

« Etre amoureux » à 6, 8 et 10 ans

Pour comprendre ce qui se joue en centres de loisirs, un bon exercice consiste à admettre que les enfants vivent leur quotidien non dans le but de devenir des adultes, citoyens et responsables, mais comme une expérience conjuguée au présent. Il s’agit donc pour nous, adultes, de prendre au sérieux ces expériences, pour ce qu’elles sont, sans calquer notre vision des choses sur ce qu’est l’amour. Comme un décalage, retirons pour un temps – celui de cet article au moins – nos lunettes d’adultes, et chaussons celles des enfants.

Cemea

Ces trois extraits de discussions informelles, d’entretiens et d’observations que j’ai pu faire dans deux centres de loisirs de l’Est parisien montrent comment la notion « d’être amoureux » se construit et se complexifie avec l’âge.

Ainsi Pasqual, 6 ans, fait-il état de sa « collection » d'amoureuses à l'occasion d'une conversation :

Moi : Tu étais en vacances ?

Pasqual : Oui, au ski. J’ai eu un flocon !

M : Trop bien ! T’as fait de la luge ?

P : Oui, et j’ai trouvé deux amoureuses !

M : Ah ouais ?

P : Oui, et tu sais j’ai 17 amoureuses !

M : Tant que ça !

P : Oui, mais ma préférée, c’est Anouchka !

M : Elle est où ?

P : Ici, au centre. Elle est là normalement.

M : Et pourquoi tu la préfères ?

P : C’est la première. Depuis la maternelle !

Cemea

Nicole (9 ans), Noélie (8 ans) et Gwendoline (7 ans) s'interrogent de manière plus contrastée sur les similitudes et les différences dans le sentiment éprouvé envers un amoureux ou un parent :

Moi : Comment pouvez-vous m’expliquer ce qu’est être amoureux ?

Noélie : Oui, c’est par … euh … aimer la personne au fond, au fond de soi.

Nicole : De son cœur.

Moi : De son cœur ? Mais comme on aime sa maman ou son papa ?

Nicole : Nan.

Noélie : Nan. Parce que les parents c’est plus cher qu’un amoureux.

Moi : Ah. Donc on aime plus ses parents que son amoureux ?

Toutes : Oui.

Gwendoline : Oui parce que c’est eux qui nous ont fait

Nicole : Et qui nous ont gardé, qui nous ont donné à manger.

Noélie : Sans eux on serait mort.

[…]

Moi : Et alors on peut être amoureux de deux personnes ou avoir deux amoureux ?

Noélie : Oui. Moi j’étais amoureux de deux frères.

Comment définir le sentiment amoureux ? C'est ce que se demandent Judith (9 ans), Céline (10 ans), Maria (10 ans), Mila (8 ans) et Sandra (10 ans).

Sandra : Ça veut dire, je sais pas moi, que on s’aime. Par exemple un garçon et une fille ! Et bon parfois ça peut arriver qu’un garçon et un garçon soient amoureux ou une fille et une fille.

Céline : Des gays ou des lesbiennes.

Mila : Moi je dis que être amoureux c’est aimer une personne mais pas comme sa copine. Aimer avec qui on veut faire sa vie.

Maria : Moi je dirais que l’amour c’est quand ton cœur il va battre plus vite pour une personne que pour une autre. […] Son cœur il va battre un peu plus, on va l’aimer. Comme Mila elle le dit, on va l’aimer mais pas comme une copine, on va vouloir faire des enfants avec cette personne. [rires] Même si à son âge, même si vers dix ans, ça va pas être un vrai amour. A partir de 10 ans, on est encore trop petits pour faire des enfants et puis voilà.

Moi : C’est un faux amour ?

Maria : Nan, c’est pas un faux amour ! On aime beaucoup cette personne, on l’adore, on est amoureux d’elle, mais comment dire, je pense que quand on sera plus grand, on va en rencontrer d’autres, avec qui on va

vouloir vraiment faire sa vie. Là, on croit qu’on va vouloir faire sa vie avec cette personne là, sauf que… cette personne à un moment on va se séparer. […]

Céline : Moi je trouve pas que l’amour d’adulte et ben c’est plus fort que l’amour d’enfant. L’amour d’enfant, on a pas le même cœur que quand on est adulte, forcément, mais quand on est enfant… on peut avoir plus d’amour enfant que adulte.

Amour d'enfant n'est pas engagement d'adulte

Ainsi, être amoureux recouvre plusieurs réalités. Il semble qu’à 6 ans, il s’agit plutôt de tenir le compte du nombre d’amoureux, et de se rapprocher d’un ou de plusieurs enfants. On comprend ici que pour les enfants, que ce soit à 6 ans (Pasqual) ou à 9 ans (Noélie), on peut être amoureux de plusieurs personnes en même temps. Il n’y a pas d’obligation de « fidélité » ou d’« exclusivité ». En revanche, j’ai pu observer des enfants affirmer l’interdiction d’être amoureux de son frère ou de sa sœur. Entre 6 et 13 ans, les enfants ont donc déjà appris l’interdit de l’inceste. A 8 ans et plus, être amoureux semble être une expérience plus complexe : faire confiance, penser à l’autre, être gentil, jouer avec… le verbe « aimer » fait son entrée : entre une fille et un garçon, mais pas uniquement, les enfants distinguent alors l’amour parental et l’amitié de ces sentiments forts et profonds pour un ou plusieurs enfants. Les enfants distinguent aussi leurs amours d’enfants des amours d’adultes, ces derniers étant caractérisés par une sorte d’engagement (se marier, faire des enfants). Ce qui ne veut pas dire qu’aimer en enfant est moins fort qu’aimer en adulte. Ainsi, même à 6 ans, le lien amoureux peut être fort : Pasqual, se disputera très violemment


Cet article est issu de la revue Les Cahiers de l'Animation Vacances - loisirs