LA MÉDIATHÈQUE ÉDUC’ACTIVE DES CEMÉA

Présence de Deligny

Daniel Terral alors jeune éducateur et Fernand Deligny ont échangé une correspondance jusqu'en 1996, à la mort de Deligny. Cette rencontre a été marquante. Daniel Terral évoque quel "modèle" a pu être Deligny pour lui.
Daniel Terral alors jeune éducateur, a rencontré Fernand Deligny à l’été 1975 , petite commune du Gard cénevol. Ils ont par la suite échangé une correspondance jusqu'en 1992. Cette rencontre avec le pédagogue-écrivain, mais aussi avec ce coin des Cévennes a été marquante. Dans le n° 68/2000 de la revue VST, Daniel Terral évoque la « balise » que Deligny a pu représenter pour lui.
Média secondaire

Préparant, il y a quelques années déjà un numéro de la revue Autrement sur l’Occitanie, terre meurtrie, le sociologue, écrivain, conteur et militant occitan Pierre Maclouf interrogeait Fernand Deligny dont le nom commençait à se confondre avec celui des murets délabrés des montagnes cévenoles.

Deligny en tant qu’éducateur, bardé de quelques enfants autistes et autres compagnons d’infortune. Murets bordant des pâtures délaissées ou marquant les limites d’un voisinage déserté. Paysage délabré comme l’étaient justement ces enfants que lui confiaient leurs parents à bout de tout. De toutes les prises en charge comme de toutes les institutions.

Et Pierre Maclouf fait ce constat d’une considération banale :

"Qu’avaient donc affaire dans ce désert de petits arbres et de pierrailles, dans cette terre refuge de partisans huguenots, des enfants dont on pouvait dire qu’ils ressemblaient au paysage, et des adultes  “en légère dissidence” … Rapprochant ainsi l’espace désertique et ceux qui se sont désertés eux-mêmes."

Il ne m’en faut pas tant pour aller explorer les drailhes de ce paysage-là.

Il faut déjà savoir, s’initiant ou pratiquant de souche le parler d’Oc, ce que drailhe veut dire. C’est, rappelle Lucien Bonnafé commentant mon propre emploi de ce mot-là, un “parcours de transhumance”, longs et ancestraux trajets empruntés par les troupeaux à la recherche de nouvelles estives, après avoir épuisé celle-ci et telle autre.

Cemea

C’est au carrefour de ces chemins-là que j’ai rencontré Deligny, dans le dénuement et la solitude d’une – semble-t-il – vaste pièce où des planches, deux tréteaux et une chaise lui tiennent lieu de bureau. C’est là, dans cette imposante bâtisse aux murs rêches qu’il écrit, travaille, accueille. C’est là que se dessinent – et non pas s’élaborent – les cartes, ces grandes feuilles de papier calque où sont transcrites les lignes d’erre ou de transhumance des enfants, puis, des adultes. 

Sans qu’il s’agisse jamais ni de troupeau ni de berger.

Elles vont se révéler instrument de connaissance des errants dans ce singulier territoire seulement peuplé d’enfants fous qu'accompagnent de plus ou moins loin ces adultes-ci. Dont on ne sait s’ils ont à leur tour échoué là, s’ils font partie du chaos archéologique qui raconte la vieille chaîne hercynienne, ou encore s’il s’agit d’une simple halte pour ces grands marcheurs ou pèlerins de la terre.

Les cartes seront sans doute ce premier outil à permettre de répondre à l’impossible question : En quelle langue parler ceux qui n’en parlent aucune ?

Transcription de trajets, elles donnent à voir et révèlent ainsi des effets de circulation. Et de coïncidence. Les adultes “présence proche” des enfants mutiques (terme que Deligny préférera à autistes), qui vont d’un endroit à un autre, d’une aire ou lieu de séjour à un autre, du champ au bois ou du ruisseau au four à pain, croisent ces mêmes trajets. Et là, de s’apercevoir, à ces carrefours comme à d’autres points précis, que quelque chose fait nœud. Autant celui qui noue et fait lien que l’indénouable. Apparaissent des petits signes-repères, témoignant de lieux que Deligny nomme “chevêtres”. Comme cette pièce maîtresse qu’ajuste le compagnon-charpentier au faîte de son art, et de la bâtisse.

Les cartes, c’est encore une pratique personnelle de la géographie, où une transcription rigoureuse de l’habitat vient supplanter toute interprétation psycho-sociologisante des mœurs et coutumes de la singulière ethnie qui vit dans cet étrange périmètre.

Lorsque les cartes commenceront à être interprétées, Deligny les abandonnera.

Toujours l’esquive

Il s’agit de maintenir à flot le radeau, la tentative

Mais des commentaires nés des cartes, qu’on pourrait appeler la légende – ce qui doit être lu – apparaît ou se dessine l’écrire.

Pour arriver ou revenir à cela : « Mon projet propre était d’écrire

 

C’est en fait toujours de cela que nous partirons, à quoi nous reviendrons, dans notre correspondance de 21 années : mener tentative et en écrire.

Deligny ne se réclame plus d’éducateur, mais d’écrivain. En attendant de changer à nouveau, et ainsi, à son habituelle manière, continuer à brouiller les pistes.

Écrire dans le même temps où se partage la prise en charge, la prise en compte de quelques enfants ou adultes. Et ce faisant, ne pas viser à communiquer une quelconque expérience, ni vouloir témoigner de manières de faire. Simplement associer cette pratique-là, d’écriture, au fait de cette présence de quelques-uns parmi d’autres, psychotiques graves, autistes profonds, encéphalopathes et autres inéducables (…)

 

Écrire à côté, justement pas à l’endroit, encore moins à la place de. Pour que l’écriture puisse rester l’envers, y compris : et contre tout!
 

 

De la même façon que les adultes qui sont là ont autre chose à faire (berger, paysan, sculpteur pour gagner leur vie) que de s’occuper d’enfants fous, de même Deligny est celui qui écrit “parmi ceux-là qui n’ont aucune propension culturelle ” . De même encore est-il celui qui pérore, tel le chef Indien de Pierre Clastres, “²”, mais dont le rôle est de provoquer “un certain respect, une certaine étrangeté’’ 

Il reste que pérorer comme le fait d’écrire ne peut, sinon arbitrairement, se détacher de cet “ici”, le lieu de la tentative. Pourquoi écrire ? 

’’C’est à force de me demander pourquoi que j’ai trouvé : tentative. Il ne restait plus qu’à la trouver afin de pouvoir en écrire. Je n’écris pas pour dire, mais pour effacer ce qu’on (se) dit, ou dira, ou dirait. (…). Pourquoi j’écris ? Parce qu’on ne sait jamais. Une bribe de chiendent suffit pour que la culture – la culture opulente – soit atteinte dans ses prétentions.’’

Par écrire, il s’agit de miner, de saper, de déconstruire, de tordre le cou aux mots et à leur arrogante vanité advenue, au travers de ce “langage en nous invétéré ” : celui-là qui leur fait défaut à eux, les enfants mutiques. Il s’agit d’aller au-delà de l’humain si langage et humain devaient se confondre. 

C’est par l’usage sourcilleux du dictionnaire que Deligny va affûter les mots afin qu’ils expriment ce qu’ils ont à dire. Et ça ne sera pas une mince cuisine que de les faire dégorger de tout leur jus, à la manière des concombres avec leurs insidieux relents. 

Écrire c’est, le crayon tenant lieu de serpette, entreprendre de rouvrir les drailhes que la végétation, comme ici le langage, a peu à peu envahies, au fil d’une modernité galopante, grouillante de pédagogies et thérapies bien-pensantes. D’où le profondément humain s’est absenté. Nul ne sachant si, tel la concierge, il est seulement dans l’escalier. 

Écrire devient alors rompre le silence.

 

Lettre de Fernand Deligny à Daniel Terral, 10 juin 1975, extrait de la Correspondance des Cévennes, éd. Sandra Alvarez de Toledo, L'Arachnéen, 2018, p. 374

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VST - Vie sociale et traitements n°102 - 2009
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