Le Baron Toutseul
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Baron Toutseul
Dans cette immense école,
dont les murs sont si hauts que les ballons n’en sortent jamais,
dont les tours fortifiées sont si épaisses qu’aucun son ne les traverse,
et dont les maîtresses sont si grandes qu’on s’adresse à leurs genoux,
Baron Toutseul a l’air tout petit.
Tous les élèves s’y côtoient :
familles royales, nobles héritiers, graines de souverains soutenus par leur peuple.
Pourtant, Baron Toutseul, lui, ne s’adresse qu’à son livre.
Il a bien essayé, oui, à plusieurs reprises,
d’avoir un semblant de discussion avec Princesse Savoir,
mais elle ne lui prête aucune attention,
trop occupée à ramasser les pommes tombées dans la cour de l’école
avec Seigneur Gourmand.
Après plusieurs échecs,
Baron Toutseul s’est résigné à ce que personne ne le voie,
ne l’écoute, ni ne lui prête attention.
Lorsqu’il lit son livre, il est bien entendu tout seul.
Lorsqu’il observe les fourmis qui sortent de la fissure au fond de la cour,
il le fait tout seul.
Et lorsqu’il est l’heure de manger, à midi,
dans la gigantesque cantine de l’école,
il est, là aussi, tout seul.
Un jour, Prince Toulmonde,
toujours entouré d’une grande partie de la classe —
lisant des histoires pour tout le monde,
observant les nids d’oiseaux avec tout le monde,
mangeant à une grande table avec tout le monde —,
tombe, alors qu’il joue aux chevaliers avec tout le monde,
juste aux pieds de Baron Toutseul,
adossé à un mur, en train de lire tout seul.
Cette rencontre fortuite laisse Prince Toulmonde perplexe :
se souvient-il seulement de qui est cet enfant devant lui ?
Baron Toutseul, finit-il par se rappeler,
c’était celui qui s’était présenté, tout seul,
devant la classe, le jour de la rentrée.
Sûr de lui, Prince Toulmonde conclut qu’après ce jour,
il ne l’a jamais vu venir jouer avec tout le monde.
Le lendemain,
alors que Baron Toutseul s’installe dans un coin,
fort d’une nouvelle histoire à se raconter (tout seul),
une petite voix fluette l’interrompt :
— Tu peux lire à voix haute ?
l’interroge Prince Toulmonde, perché au-dessus de son épaule.
— Euh… oui, répond perplexe Baron Toutseul,
fier de pouvoir enfin partager ce moment avec un autre.
Et Baron Toutseul, d’abord bafouillant,
puis peu à peu gagné d’assurance,
fait la lecture à Prince Toulmonde,
bientôt rejoint par Princesse Savoir,
puis par presque toute la classe,
qui se régale de ses talents de narration.
Baron Toutseul, à l’aise au milieu de tout le monde
et aux côtés de Toulmonde, le Prince,
se sent enfin à sa place.
Le lendemain,
alors que Baron Toutseul s’allonge sur le sol de la cour
réchauffé par un soleil chatoyant,
prêt à observer l’organisation militaire des fourmis
rapportant de quoi nourrir la fourmilière enfouie sous terre,
une ombre immense se déploie au-dessus de lui.
D’abord effrayé par l’éventuelle attaque d’un dragon sanguinaire,
Baron Toutseul se retourne et constate que
Prince Toulmonde et Duchesse Gala,
l’élève la plus populaire de l’école,
installent un grand tissu pour lui faire de l’ombre.
Les deux convives s’installent ensuite à ses côtés
et, sans introduction, commentent les allées et venues des fourmis dans leur fief.
Ils leur donnent des prénoms, leur imaginent des métiers,
et Baron Toutseul se dit que c’est quand même drôlement gentil
de la part de Prince Toulmonde de lui avoir prêté attention la veille —
puisque désormais, d’autres enfants le remarquent aussi.
Petit à petit, d’autres élèves les rejoignent,
jusqu’à en effrayer les fourmis.
C’était un sacré bon moment,
même si Baron Toutseul regrette un peu l’agitation provoquée.
Il ne va tout de même pas s’en plaindre :
pour une fois, il se retrouve au milieu de tout le monde.
Alors que le week-end approche et que l’heure du repas sonne,
le dernier jour d’école résonne comme un doux réconfort pour Baron Toutseul :
c’est le jour des navets aux châtaignes, son plat préféré !
L’odeur délicieuse qui s’échappe des cuisines attise sa faim grandissante,
mais il se fait interpeller par Prince Toulmonde
alors qu’il s’apprête à s’installer à table :
— Baron Toutseul, viens t’installer avec nous !
crie-t-il depuis la table bondée autour de laquelle il est assis.
Non fier de faire de ce régal individuel un bon moment collectif,
Baron Toutseul s’en va donc déguster avec ses camarades son assiette.
À peine installé, suscitant curiosité et impatience,
il devient l’objet de toutes les convoitises.
Dans un brouhaha incessant, les questions fusent :
— Quel âge as-tu ?
— Où habites-tu ?
— Qui te dépose le matin à l’école ?
— As-tu déjà vu des loups ? Il paraît qu’il en rôde dans la forêt !
— De quelles couleurs sont les armoiries de ta famille ?
Baron Toutseul ne sait plus où donner de la tête.
À peine une question posée qu’une autre jaillit déjà.
Il tente bien quelques coups de fourchette,
mais Princesse Savoir a la sienne plantée dans ses navets :
— J’ai vu que tu ne touchais pas à ton assiette, je me suis permise !
Alors que les sollicitations ne tarissent pas,
la grande maîtresse frappe des mains : il est l’heure de reprendre les cours.
Abasourdi, Baron Toutseul voit son assiette disparaître dans les mains du cantinier.
Ses navets aux châtaignes ! Il n’y aura presque pas touché.
Tandis qu’il quitte la table, l’air résigné,
Prince Toulmonde le rattrape :
— Tu n’as pas l’air heureux, quelque chose t’a contrarié ? demande le prince.
— Rien de particulier, déclare honteusement Baron Toutseul,
bien décidé à ne pas gâcher cette amitié si fraîchement trouvée.
D’un regard suspicieux, Prince Toulmonde reste silencieux.
Ils rejoignent les autres sans évoquer le sujet.
La semaine suivante, Baron Toutseul est heureux :
il passe enfin du temps avec les autres,
qui le sollicitent pour jouer, manger,
et surtout pour leur faire la lecture.
Il s’est sûrement découvert un talent de narrateur
dépassant même celui de la maîtresse.
Seulement voilà,
sa petite parenthèse enchantée du vendredi reste sacrée,
et Baron Toutseul redoute qu’on puisse la lui voler
à coups de bavardages intempestifs et futiles
devant le délicieux mariage des navets et de la châtaigne —
ou, pire encore,
que Princesse Savoir attaque son assiette de son coup de fourchette intrusif.
Alors, lorsque sonne l’heure du repas,
Baron Toutseul arrive discrètement en dernier dans la grande salle,
prend son assiette bien remplie,
et, de la manière la plus silencieuse du monde,
s’installe à l’autre bout de la table, seul et apaisé.
Duchesse Gala, remarquant cet étrange éloignement, s’exclame d’une voix soutenue :
— On ne va pas laisser notre ami seul à cette grande table !
Prenez vos couverts et allons l’accompagner !
Dans le fracas des assiettes et le grincement des chaises,
une petite voix fluette s’interpose :
— Non, s’il vous plaît, clame haut et fort Prince Toulmonde.
— C’est notre ami ! rétorque Seigneur Gourmand.
Un repas se partage entre amis !
— Alors si c’est notre ami, respectons aussi ses envies !
Laissez-le profiter de ce repas,
pour qu’ensuite mille histoires il puisse nous raconter !
Baron Toutseul le sait :
Prince Toulmonde a toujours su parler juste.
Et, dans son coin, savourant enfin son plat préféré,
Baron Toutseul se dit que,
même pour être seul,
il peut décidément compter sur Toulmonde.
Par la suite,
tous comprirent que Baron Toutseul n’aimait pas être seul,
sauf quand la solitude avait le goût de la liberté.