Questions de culture(s)

Qu’est-ce qu’être cultivé·e ? Y-a-t-il une culture et la démocratiser est-ce seulement un slogan ? Existe-t-il des cultures ? Et si tout ceci demandait d’aller au-delà des clichés et des représentations classiques ? Et si tout ceci nécessitait une réflexion poussée ?
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Média secondaire
Trois questions sont posées à un panel de militant·e·s de l’éducation nouvelle, qui s’efforcent d’y répondre avec franchise et simplicité. On peut s’apercevoir que, même si ces paroles ont près de 20 ans, elles n’ont pas pris une ride et dans le monde d’aujourd’hui elles continuent à faire sens et pour longtemps. Jean-Noël Bruguière : responsable de l'établissement Pratiques culturel/es, directeur de l'association Centres de jeunes et de séjours du Festival d'Avignon. Robert Lelarge : membre -et ancien responsable- du groupe national Activités manuelles techniques et plastiques. Christian Gautellier : responsable national du groupe de recherche Apprentissage et multimédia, directeur des publications et de la communication. Jean-Christophe Baudet : chargé de mission aux projets culturels, à la direction des affaires culturelles de la Ville de Saint-Denis, membre du réseau Pratiques culturelles. Jacques Frot : comédien, membre du réseau Pratiques culturelles. Florence Chantriaux : Responsable nationale du groupe Danse contemporaine.

ÊTRE CULTIVÉ ?

Jean-Noël Bruguière - Être cultivé, c'est arriver à vivre avec la complexité du monde, pouvoir gérer cette complexité. C'est aussi pouvoir assumer les ambiguïtés et ambivalences que j'entretiens avec moi -même. Cette aventure personnelle est traversée, influencée par tous les héritages culturels. Les objets culturels (la culture musicale, la culture particulière à chaque champ) qui interviennent dans ce voyage ne sont que des moyens, des médiations. Être cultivé, c'est être capable d'exister en tant que personne, maillon unique original dans une chaîne collective qui nous crée aussi des devoirs. Comprendre où l'on en est de sa propre histoire et ce que l'on cherche tout en participant à la vie sociale. Voilà le travail de celui qui se cultive. Transformer les héritages en patrimoine personnel.

Robert Lelarge - Pour chacun, être cultivé ne veut pas dire la même chose. Être cultivé, ça veut souvent dire être ouvert et sensible, dans un domaine particulier, une passion. C'est l'exemple d'un lanceur de marteau, parfaitement fruste, qui devenait génial dès qu'il parlait du lancer du marteau. Chacun a sa niche culturelle prête à fructifier. Il faut apprécier la culture des gens cultivés, qui ne sont pas passés par l'école. L'expression d'une culture authentique laisse de la place à l'émotion et à la sensibilité. Le savant est savant quand il est capable de communiquer ses compétences, ses connaissances à l'autre quel que soit son niveau.

Christian Gautellier - Être cultivé c'est être capable de se comporter en citoyen, autonome dans la société d'aujourd'hui, capable d'agir au local, dans sa ville. Capable de faire des choix critiques et de réfléchir à des questions essentielles comme celles du vivre ensemble, du pouvoir. Être cultivé, c'est être sensible à la poésie, à l'écriture, au cinéma, au théâtre. Des textes de poètes, des pièces de théâtre, des films d'auteur sont fondamentaux par les valeurs, les réflexions universelles qu'ils portent. Ils font avancer notamment les jeunes dans leur vie de citoyen pour comprendre le présent, agir et construire le futur.

Jean-Christophe Baudet - Pour certains habitants de Saint-Denis, être cultivé peut vouloir dire être «snob», avoir accès à des pratiques réservées à certaines catégories de la population. C'est notamment ne pas avoir été en échec scolaire (une situation qui malheureusement dans notre département, la Seine-Saint-Denis, est très grave et mériterait la mise en oeuvre d'un véritable plan Marschall). Pour moi, être cultivé, ça ne veut pas dire grand-chose. Aucun être humain ne peut être dépositaire aujourd'hui de l'ensemble des savoirs et des connaissances. Quelqu'un qui fait du hip hop, de l'internet, qui est compétent dans une discipline est cultivé. Il y a aussi l'idée de vouloir se perfectionner, d'être plus actif, plus curieux, ouvert à ce qui peut être le plus éloigné de soi. Pouvoir effectuer des ruptures avec ce qui nous (me) façonne, ce que nous avons pu accumuler en savoir-faire, savoir-être. C'est cette capacité à être en rupture. Mais il faut malgré tout être dans la vraie curiosité et pas dans le zapping consommatoire.

Jacques Frot - Être cultivé, c'est être capable de rencontrer l'autre et au delà, soi-même. Être cultivé, c'est pouvoir réinterroger des valeurs, des idées et se reposer la question de sa place et du sens de sa vie. Et pourtant il y a des gens qu'on dit cultivés, et avec qui on ne peut pas communiquer.

Florence Chantriaux - Être cultivé ce n'est pas posséder du savoir (de manière mortifère), c'est amener la personne à être sujet désirant et pas objet passif. La culture devrait permettre à chacun de devenir auteur de sa vie. Comme chacun en fonction, de son histoire familiale personnelle est plus ou moins cultivé, le travail éducatif consiste à ramener un peu d'égalité par rapport à cette inégalité de fait.

QU'EST-CE QU'ON ENTEND PAR << CULTURE(S) >> ?

LA culture? LES cultures ? Une interaction entre Culture et cul­tures ? S' agit -il essentiellement de ce qui se rapporte à ce que l'on nomme les " beaux-arts " ou les "arts" et qui sont des modes de représentation du monde donc des individus et des rapports sociaux existants ayant existé ou pouvant exister entre eux ? Aujourd'hui, en quoi devrait-elle consister? Au niveau des arts y a-t -il des hiérarchies ? Toutes les médiations se valent - elles et "culturelles" , sont-elles toutes artistiques : opéra, cuisine, sculpture , skate board, danse-spectacle, sport-spectacle .. .? L' arti­sanat culturel est-ce aujourd'hui une forme archaïque, dépassée ?

Robert Lelarge. - La culture artistique que nous pouvons défendre, c'est d'abord apprendre à voir , avant de faire, mieux voir, s'entraîner à voir, mieux associer à d'autres visions, pour ensuite sentir. Sensibilité et émo­tion sont deux attitudes fondatrices de la culture. C'est un cheminement culturel qui fabrique la culture artis­tique, une activité en marche, des impressions, une réflexion qui commencent dès l'enfance par des choses les plus simples possibles, qui propulsent vers la culture artistique. Cette attitude est de tous les instants. Car la culture doit privilé­gier la phase d' impression. L'impression est même plus importante que l'expression, et si on n'aboutit pas à une production ça n'est pas grave, il y a eu un enrichissement qui petit à petit devient un capital.

Christian Gautellier. - La culture dans sa permanence, doit permettre la démocratie, le vivre ensemble, le respect de l'autre: la construction d'un monde de partage et la mise à distance . La culture existe aussi à travers des pratiques culturelles nouvelles qui se créent, qui sont autant d'espaces de revendication, de parole des jeunes notamment. Ces dimensions sont différent es. Certaines pratiques ne nous aident pas nécessairement à comprendre, à prendre du recul pour réfléchir sur des enjeux fondamentaux ; par contre, elles participent du droit d'expression, de confrontation, ceci est essentiel. Une création ne doit pas avoir seulement une qualité esthétique intrinsèque, il faut aussi qu'elle s'inscrive dans un projet plus global.

Jean-Noël Bruguière. - L' accumulation du savoir, n'a aucun sens . Être cultivé c'est mettre des connaissances au service de ses relations avec les autres, au service de sa propre existence . La culture, c'est une mobilité orien­tée, c'est donner du sens à sa vie, rester éveillé, curieux, mobile, entretenir sa mobilité d'esprit, de sentiment, d'activité intellectuelle et corporelle, sans dérive excessive. Accumuler des savoirs peut conduire à un éclatement de l'individu, à une désorientation de l'individu . Les rencontres que nous faisons, les événements qui nous traversent sont les ingrédients majeurs qui passent au crible de nos choix. En éducation aujourd'hui, s'entraîner à prendre position est fondamental. Cela deviendra le cadre référenciel permettant à chacun de se construire une culture et de participer à la vie culturelle et sociale J.F. - Pouvoir enrichir sa compréhension du monde et de soi-même à travers la rencontre des autres , c' est cela la culture. Et pour chacun la culture est évolutive. Tout savoir dans un domaine c'est de la connaissance pas de la culture.

Christian Gautellier. - La culture nous aide à comprendre le monde, à le dépasser. Je trouve inquiétant actuellement le fait qu'on ait oublié le sens de la science, le pourquoi des sciences expérimentales . N'y a-t-il pas là une défaillance du rôle de la culture? De même nous devons poser le débat sur le fait de savoir si le progrès technologique rime avec le progrès humain, si les innovations technologiques sont toujours synonymes d'innovation culturelle éducative ou sociale. Ce débat sur la place des technolo­gies me semble fondamental. Le lien activité / culture est pertinent, je ne conçois pas une réflexion sur l'activité qui ne pose pas son rap­port à la culture. Ce qui hiérarchise les activités en fonction des enjeux culturels . On peut distinguer les arts vivants, tout ce qui est lié à la science et à la technologie, tout ce qui est lié à l' environnement, aux nouvelles technologies d'information et de communication . Quand on parle culture, il faut aussi parler du concept d'industries culturelles . Quelles sont les contradictions qui se tissent entre culture et industrie; les champs de la télévision, du cinéma et du multimédia sont concernés. Il s' agit là de mesurer en quoi les médias participent de la représentation que les gens se font du réel, du monde, dans un rapport de culture de masse.

DÉMOCRATISER LA CULTURE, UN SLOGAN ?

Que veut-on signifier par là ? S' agit-il d'accéder aux cultures (aux modes de vies des autres pour mieux les comprendre) ou à LA culture ? Et alors laquelle ? Au-delà des modes de vie, s'agit -il de permettre d'accéder essentiellement aux disciplines artistiques en tant que trace,s repré­sentations culturelles ? Ne faudrait -il pas alors parler de "culture artistique"? Faut -il s'éloigner des "arts vivants" ? Faut-il au nom de la vulgarisation/diffusion préférer la quantité à la qualité ou privilé­gier les arts qui aspirent à cette profusion industrielle des copies (comme la vidéo ou le cinéma) ? S'agit -il essentiellement de quel­ que chose qui part de soi (" personne privée") et qui consis­te à faire profiter les autres de ses connaissances , de ses goûts, de ses passions et à partager, échan­ger avec l'autre ? Poser la question en termes de citoyenneté (mais dans un sens réducteur , lié à la gestion immédiate de la vie de la cité), n'est-ce pas s'aliéner au poli­tique , à une Realpolitik ou au poli­tiquement correct et s' interdire de créer ensemble des espaces transitionnels symboliques qui per­mettent de se donner du jeu ?

Jean-Noël Bruguière - Il s'agit plutôt de démocra­tiser l'accès à des pratiques cultu­relles. Cette voie choisie par les Ceméa depuis toujours, constitue un moyen parmi d'autres pour encourager chacun dans son évolu­tion . Mais cela peut conduire à ins­taller une mauvaise compréhension de la culture, s'il s'agit de consom­mer de plus en plus d'objets culturels, sans produire de réflexion ou de prise de conscience. Il faut toujours accompagner ce travail de mise en relation avec des objets ou des pratiques culturelles de propo­sitions qui renvoient chacune à une réflexion sur le sens. L'artistique a une dimension universelle qui lui donne une place dans la mémoire collective, que n'a pas une produc­tion dite culturelle . L'artistique repo­se avec des formes qui lui sont propres des questions essentielles, stimulant le travail accompli par chaque génération pour élaborer une réponse. La plupart des produc­tions artistiques , devenues mar­chandises à consommer aident à vivre mais ne jouent pas ce rôle de nourriture spirituelle .

Florence Chantriaux - Toutes les médiations valent, mais tout dépend de l'au­thenticité de la personne, de son envie de faire passer quelque chose de ce qu'elle porte, de son ouverture et ceci que ce soit à travers la cuisine, la peinture, l'escalade ou la danse.

Jean-Noël Bruguière - Certaines productions sont de l'Art parce qu'elles touchent à notre humanité. Elles créent un choc dans tous les registres des sentiments et des émotions: colère, rejet, dégoût, admiration ... Les Ceméa mettent en place des espaces complémentaires d'activité personnelle ou collective qui mettent les personnes en action dans un domaine particulier et les font progresser dans leur connaissance des autres et d'eux-mêmes. Une pra­tique enrichit et éclaire les discours, y compris ceux faits par les autres . Faire de la sculpture, entendre de la musique, aller au théâtre, souffler dans un biniou et jouer des person­nages sont des activités complé­mentaires à la fréquentation des œuvres. Éduquer, ré-éduquer passe par l'utilisation de tous les moyens, qui réactivent la personne . Il ne faut pas oublier l'essentiel: ces activités seront des outils de l'éveil et du développement à condition de relier l'individuel au collectif, le per­sonnel à l'universel.

Robert Lelarge - Tout dépend ce que recouvre le terme démocratisation. Il faut protéger l'individualité; je crains la démocratisation collectiviste . Les maisons de la culture, et ce que les gens en ont fait, ont été un drame, une idée généreuse, tellement intellectuelle qu'impossible à réaliser.

Jean-Christophe Baudet - Si la démocratisation de la culture, au sens des rêves« méga­los » de Malraux n'a pas eu lieu, il n'en demeure pas moins que de réelles avancées ont été réalisées . L' aménagement du territoire , la décentralisation ont permis une démocratisation de fait, même si ce processus ne sera jamais achevé et satisfaisant. De toute manière, il serait dangereux de vouloir que 100% des gens aiment l'opéra, aillent au théâtre... Personnelle­ment, ça ne me dérange pas qu'une partie de mes impôts serve à payer le fonctionnement et l' entretien d'une patinoire même si je n' y vais jamais. La démocratisation culturel­le est un acquis à entretenir, il faut aujourd'hui inventer des formes pour la renouveler et l' approfondir. À Saint-Denis où une volonté poli­tique forte a permis la mise en place de beaucoup d'actions et de dispositifs, pour favoriser le développe­ment d'une citoyenneté active, l'idée n'est pas encore forcément partagée par tous les acteurs, qu' al­ler voir ou écouter des œuvres artistiques est une pratique citoyenne et pourtant, cela m'apparaît fonda­mental. Dans les villes, la plupart des directions des affaires cultu­relles sont le plus souvent centrées sur la diffusion des spectacles et des beaux-arts. On pourrait pour­ tant imaginer des directions des pratiques artistiques, comme il existe des «directions des sports». Cela permettrait de réintégrer la question fondamentale des pra­tiques artistiques amateures. Une évolution institutionnelle de ce type aurait l'avantage de resituer la cul­ture dans une définition plus moderne, plus en adéquation avec l'évolution des pratiques sociales et culturelles .

Jacques Frot - L'accès à des formes cultu­relles, ce n'est pas une question de connaissance à avoir sur ces formes; c'est une question d'ouver­ture d'esprit, de disponibilité et de curiosité . On doit cultiver en soi, en permanence, une capacité d'éton­nement aussi bien dans les domaines qui nous sont familiers que dans les autres. L'accès à la cul­ture n'est pas forcément une ques­tion de compréhension. Les gens disent qu'ils ne comprennent rien, que ça n'est pas pour eux mais leurs blocages sont ailleurs : la crainte par exemple de changer de milieu . À Avignon nous arrivons à faire se rencontrer des gens « qui ne com­prennent rien à un spectacle» avec des gens qui« comprennent» ; nous avons des possibilités pour établir ce contact . Pas seulement à partir d'une mutualisation des savoirs mais en échangeant sur ce que pro­voque la rencontre avec l'œuvre. On peut raconter ce que l'on a vu et ce que cela évoque pour soi.

Christian Gautellier - Certains idéologues avancent aujourd'hui qu'internet serait la nouvelle Agora où se construiraient les nouvelles formes culturelles. Il faut être critique vis-à-vis de ces affirmations et outiller chacun pour en démystifier les retombées. Les références sont à chercher dans le courant des sciences des techno­logies de l'information et de la communication posées dans une dimension de culture et de démo­cratie. C'est tout le travail mené par exemple par les États-Généraux de la culture. On retrouve des enjeux analogues dans la culture scienti­fique par exemple à propos des bio­ technologies. Elles n'ont pas la visi­bilité d'internet, ne sont pas sur la place publique mais elles peuvent avoir des conséquences énormes sur notre vie quotidienne. Ceux qui pilotent les médias, par contre, tous les jours, sont sur le devant de la scène, on en parle donc facilement .

Jean-Christophe Baudet - Réalité et imaginaire peu­ vent coexister. Dans les réunions de quartier qui traitent de préoccupa­tions liées à la vie quotidienne, les gens du quartier se trouvent aussi dans un espace de projection, car il leur faut trouver des solutions. L'espace de la pratique artistique, de réception des œuvres est également un espace de citoyenneté parce qu'il permet la construction des personnes. C'est un temps lié à l'imaginaire mais aussi à la construction de projets qui seront réinvestis plus tard, dans d'autres terrains.