Jouer la philosophie

Lorsque l’on parle d’ateliers philo, notre imaginaire commun nous renvoie bien souvent l’image d’un groupe en train de débattre autour d’un thème proposé. Mais la philosophie peut aussi s’ancrer dans l’activité. Héros ou Monstres ? Une grande question…
Média secondaire

Ce projet sur le thème des héros et des monstres, qui a été mené durant une année avec des enfants de 7 à 9 ans. Ils ont joué, se sont déguisés, ont fait des ombres chinoises, ont imaginé, ont écrit, ont dessiné, se sont organisés, ont discuté, ont lu, ont cherché, ont visionné des films et des dessins animés… Des activités, qui les ont amenés à poser des questions compliquées et philosophiques, à s’interroger sur le bien et le mal, sur la complexité à catégoriser les gens, sur le regard que l’on porte sur l’autre… Qu’est-ce qui caractérise un monstre ou un héros ? Quelqu’un qui est méchant peut-il devenir gentil et inversement ? Peut-on être à la fois gentil et méchant ? La présentation de ce projet cherche simplement à montrer qu’un groupe est une richesse et que la pratique d’activités, le jeu ou la vie collective peuvent aussi amener à philosopher. Alors, à vous de jouer…

Cemea

Jouer au héros

 

Quand nous avons commencé à évoquer les monstres et les héros. Ce sont les super héros véhiculés par le cinéma, les dessins animés et les bandes dessinées qui sont venus immédiatement et majoritairement à l’esprit des enfants. Des personnages très manichéistes, des héros très forts, dont on ne connait que les qualités évidentes et qui bien sûr sauvent le monde…

Les enfants ont échangé sur ces personnages rencontrés sur les écrans ou dans les livres et les ont dessinés. Puis ils ont recherché et apporté des documents que nous avons mis en commun. Je leur ai ensuite proposé de venir avec de quoi se déguiser en héros. Dans un premier temps, chacun s’est déguisé avec les éléments qu’il avait apportés. Certains avaient une panoplie très conventionnelle, d’autres des éléments détournés, comme une serviette de toilette devenue cape…

 

Après une première série de héros très conformes à la représentation communément admise, ils ont mis en commun ce qu’ils avaient apporté pour créer des héros divers et variés, dont ils imaginaient et racontaient les actions héroïques parfois surréalistes. Ils ont ensuite composé des binômes de héros, sous forme de tableau vivant. Parallèlement à cela, ils ont cherché des mots et des phrases qui auraient pu être dites par des héros et fait des recherches dans des livres sur ces personnages extraordinaires.

Ils ont aussi réfléchi et écrit ce qui leur semblait définir un héros ou une héroïne. : «Sauver les gens, avoir des pouvoirs, tuer les monstres, posséder des rayons laser, voler dans le ciel, avoir une cape, sauver la ville, être gentil, avoir des amis, aider les gens, combattre les mé-chants, sauver le monde, être fort, ne pas aimer voir les autres se battre, sauver des vies… » Cela s’est fait individuellement, puis nous avons mis en commun leurs différentes propositions. Les réponses ont été variées, mais une constante est revenue quasiment chaque fois, c’est le fait qu’être héroïque, c’est sauver des gens et des vies.

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Héros au quotidien

 

Je leur ai ensuite proposé d’imaginer les héros et les héroïnes, sans le costume qui les caractérise. Imaginer ces personnages dans leur vie de tous les jours, qu’ils soient chez eux ou à l’extérieur. Ce sont toujours des héros, mais on ne les distingue pas par des attributs spécifiques, ou par des actions qu’ils sont en train de réaliser. Ils sont habillés comme tout le monde, pourtant leur héroïsme transparait de leur image.

Cette proposition était complexe. Les enfants se sont interrogés sur les poses à prendre pour faire ressortir leur état. Fallait-il s’appuyer sur des gestes codifiés ou tout simplement sur une forme d’attitude ? Comment représenter une sérénité et une force pouvant traduire le fait que l’on soit héroïque. Ils ont essayé des attitudes, se sont mis dans la peau de leur personnage, puis nous avons réalisé une série de portraits de héros et d’héroïnes.

Qu’est-ce qu’un héros ?

Les enfants se sont imaginés super héros et super héroïnes. Ils ont inventé et écrit de petits textes illustrés qui racontaient ce qu’ils faisaient lorsqu’ils étaient à la maison, mais également en sortant de chez eux. Ils se sont beaucoup amusés à s’écrire en tant que super… Mais dans ces textes, il est également apparu une modification de la stature du héros moins caricaturale. Leurs écrits ont été comme une sorte de relativisation de cette image véhiculée par les comics. Les enfants se sont ouverts sur les héros du quotidien…

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Super Maël est beau et fort. A la maison, il s’occupe de faire à manger et dehors, il sauve les gens.

Super Suzon est blonde et porte un masque noir. Chez elle, Super Suzon regarde la télé et recoud ses habits quand ils sont troués. Dehors, elle grimpe aux arbres et s’entraîne à combattre.

Super Hugo porte une cape rouge. Il est courageux. A la maison, il aiguise son épée et fait la sieste. Quand il sort, il sauve des gens avec ses pouvoirs.

Super Camille a une épée et une cape noire. Elle aide sa famille et elle arrose les fleurs, puis elle aide la ville et combat les méchants.

Super Kéran est beau, gentil et souriant. Il fait d’abord ses devoirs, puis il joue à la PS4. Quand il sort, il joue au ballon avec ses copains.

Super Anna est la plus forte du monde. Elle est courageuse. C’est une héroïne qui peut tuer les méchants en fermant les yeux. Chez elle, Super Anna mange des pancakes et dehors, elle sauve des vies.

Super Juan est gentil. Il a une cape et un masque. A la maison, il fait un peu des bêtises. Il joue aux playmobils. Super Juan mange beaucoup. Dehors, il joue au ballon.

Super Rosalie a une cape, une épée et des chaussures cerise. A la maison elle fait des crêpes et regarde des films toute la soirée. A l’extérieur, elle sauve des gens, repère le méchants et s’occupe des blessés.

Super Anouck est frisée, gentille, brune et belle. Elle est super combattante. A la maison, Super Anouck joue et fabrique des maisons Lego. Elle embête ses parents, ses frères et son chat. A l’extérieur, Super Anouck combat et après, elle chante sa victoire, si elle a gagné.

Jouer au monstre

Que seraient les héros sans les monstres ?

Nous avons donc évoqué ces personnages éminemment complexes et qui font peur. Mais est-ce par leurs actions ou par leur aspect ?

Les enfants ont dessiné et écrit ce qui pour eux qualifiait un monstre. Leurs textes étaient un mélange de ces deux caractères jouant à la fois sur la forme et le fond. Ils ont bien perçu l’ambiguïté de cette dénomination d’une créature dont l'apparence, ou le comportement déroute par son écart avec les normes d'une société. Ce mélange entre physique et comportement s’est également traduit dans les représentations de monstres qu’ils se sont amusés à faire en ombres chinoises.

J’ai proposé aux enfants de s’imaginer monstres. Que feraient-ils à la maison, mais aussi à l’extérieur de chez eux. Ils ont raconté et écrit des textes dans lesquels l’imaginaire et le sublimé se mêlaient bien souvent à des réalités que l’on sentait vécues ou issues d’un implicite complice. Si certains sont entrés dans le jeu avec jubilation et un entrain évident, pour d’autres, il a parfois été plus difficile de jouer à s’imaginer monstre et ils se sont limités à des zones plutôt neutres et sécurisantes.

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Lina la monstrueuse lit un livre. Lina la monstrueuse joue avec ses copines.

On croit à première vue que Nino le terrible est gentil, mais il est méchant. Il prend des vases, puis les jette par terre pour les casser. Il creuse des trous très profonds pour que les gens tombent dedans.

Dafa la terrifiante se lève toujours du mauvais pied. Elle a les cheveux en pétard et fait peur à son papa et sa maman. Dehors, Dafa la terrifiante mange les gens qui passent devant elle.

Mama le terrible fait 5 mètres de haut et il est gros. A la maison, Mama joue à des jeux de guerre. Il va à l’école et il a toujours 0/10. Il détruit tout sur son passage.

Tania la monstrueuse finit l’assiette de son petit frère en cachette. Elle fait des bêtises, vole des chewing-gums et des bonbons. Tania la monstrueuse combat les gentils. Elle joue, parle, se fait gronder au lieu de travailler.

Tranchant Félix est grand et a plein de pics. Il joue à la Xbox 360. Dehors, Tranchant Félix vole au dessus des hôtels.

Matéa la terrible dévore tout. Elle dort sans arrêt. Elle a des verrues partout et mange des cochonneries. Matéa la terrible dévore toutes les plantes, arrache le linge et embête ses voisins.

Tomy le terrifiant a de grandes dents. Il est casse-pieds. Tomy le terrifiant combat les autres monstres, mais pas toujours…

Monstre ou héros ?

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Les enfants ont ensuite joué avec les représentations de ces différents types de personnages en les mettant en parallèle. A la bibliothèque, ils ont cherché des mots pouvant être liés aux monstres et aux héros, puis ils les ont regroupés par ordre alphabétique pour en faire une sorte d’abécédaire: A : Amour, Animal, Assassin, Attaquer, Attention, Au secours… B : Baguette magique, Beau, Bête, Beurk, Bien, Bouffer, Bouton… C : Cape, Capturer, Caractère, Casser, Cœur, Colère, Combattre, Courage, Crapule… Contents de leurs trouvailles, ils ont mis en page tous ces mots pour imprimer un petit recueil à compléter par les lecteurs. « Peux-tu compléter notre annuaire relatif aux mots de monstres et de héros ? Tu seras un héros, si tu trouves des mots commençant par les lettres : K, Q, W et X »

Ce travail les a mis en situation de réfléchir sur la notion de monstre et de héros, de bien et de mal. Si certains mots leur paraissaient sans ambigüité comme Amour, Cœur ou Assassin… pour beaucoup d’autres, il était parfois difficile de dire s’ils concernaient un monstre ou un héros. Une baguette magique peut servir à faire le bien comme le mal. Un monstre peut être courageux et intelligent. On peut crier : « Au secours ! » parce qu’on nous fait du mal, ou au contraire pour aider quelqu’un qui est en danger. Les exemples sont nombreux de mots qui selon les circonstances pour-raient être attribués à un monstre ou un héros.

Cela a amené les enfants à continuer dans cette réflexion. Ils se sont amusés à inventer et écrire des phrases en jouant sur l’ambiguïté du propos, telle Rosalie qui proposa : « Je t’aime ma monstresse », une forme de tâtonnement expérimental de la pensée, une intuition des écrits de Voltaire. Dans son dictionnaire philosophique, le philosophe écrivait: « Demandez à un crapaud, ce qu’est la beauté… Il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête… ». Et en évoquant les monstres, il prévenait ses lecteurs : « il est plus difficile qu’on ne pense de définir les monstres".

Cette réflexion, sur l’ambigüité de certains propos et sur la difficulté qu’il y a à définir un monstre, s’est poursuivie en imaginant puis en écrivant des phrases pour s’amuser à faire deviner aux autres : Qui est qui ? Qui dit quoi ? Qui fait quoi ?

Le défi consistait à trouver si la phrase était prononcée par un héros ou un monstre :

« Ah ! Ah ! C’est moi le roi du monde ! Je vais te manger ! Au secours ! Je suis fort ! J’ai peur ! Tu es nul ! Arrête tout de suite ! Je vais t’attraper ! VITE ! VITE ! VITE ! Il faut agir ! Je dois accomplir cette mission ! Meurs en paix… »

A partir de ces situations initiales, les enfants ont imaginé, raconté et écrit leurs aventures de super héros et super héroïnes. Le monde de leurs récits mêlait l’onirique au quotidien et les protagonistes étaient parfois plus complexes que leur statut aurait pu le laisser supposer.

Les divergences apparues entre les différentes représentations des héros et des monstres ont aussi amené à poser des questions compliquées.

Elles ont nourri une réflexion sur l’autre, sur ce qu’il est, sur ses différences d’aspect et de comportement et sur le regard que l’on porte sur lui. Mais cela a également amené chacun à s’interroger sur lui-même.

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Mais il fallait aussi, en fonction d’une description ou d’une action, trouver si l’on parlait d’un monstre ou d’un héros : Il est amoureux de lui-même. Il a des poux. Il est vilain. Il n’est pas content. Il est désordonné. Il pète. Il a un caractère doux. Il a des lunettes. Il est intelligent. Il est souvent seul. Il détruit. Il va chercher des chewing-gums dans les poubelles. Il est courageux. Il est bête. Il a des pouvoirs.

Le positionnement n’était pas toujours simple. Ce défi lancé aux autres et les retours des joueurs,  avec des perceptions parfois différentes, ont contribué à alimenter l’interrogation sur la globalité et la complexité pour qualifier l’humain.

Ces jeux avec les mots se sont poursuivis par l’invention et l’écriture d’histoires ayant pour thème l’héroïsme et la monstruosité. Les enfants se sont regroupés par affinités. Ils ont défini une situation de départ. Ils se sont tous mis dans la peau des super héros qu’ils sont:

Super Basile et Super Rosalie faisaient leurs courses. Ils étaient en train d’acheter des chewing-gums, quand soudain…

Super Anna et Super Adèle mangeaient une glace au chocolat, assises à la terrasse d'un glacier, quand soudain…

Super Hugo, Super Suzon et Super Ayomah s'entraînaient à sauver des gens, quand ils apprirent

 

Questions philosophiques et compliquées

« On dit que c'est un monstre, car il est laid et il fait peur. C'est un héros, car il sauve des gens. Alors que peut-on dire de quelqu'un qui est très laid, qui fait peur, mais qui sauve des gens? »

Cemea

-Maman, elle travaille avec des personnes âgées. Il y a une dame, elle n'est pas belle, mais elle est gentille.

-Le héros peut être dans le corps du monstre et le monstre dans le corps du héros.

-Il peut y avoir des monstres gentils et des héros malades.

-Il peut être un héros, même s'il est moche. Il sauve des gens, c’est ça le plus important.

-C'est un héros, il s'est transformé en quelqu'un de moche et qui fait peur, mais ça reste un héros.

-On s'en fiche de comment il est habillé et de comment il est. Le plus important, c'est ce qu'il fait.

-Même s'il y a quelqu'un qui est laid et qui fait peur, ça peut quand même être un héros. -Pourquoi a-t-on peur de quelqu'un qui est moche?

-Parce qu'il n'est pas « normal », il fait peur.

-On n'a pas confiance, parce qu'il ne nous ressemble pas. On ne le connaît pas. -Quelqu'un qui est handicapé, il est bizarre. Ça fait peur.

-Il n'est pas comme nous. On n'a pas l'habitude.

 

Pourquoi quelqu'un de différent, ça peut nous faire peur ?

Il y a eu un questionnement fort des enfants sur la différence et sur le regard qu’ils peuvent avoir tendance à porter sur l’autre. S’ils n’ont pas trouvé de solutions directes à ces questions, leurs interrogations sont en elles-mêmes un vrai début de réponse humaniste.

 

« On dit que c'est un monstre, car il tue des gens. C'est un héros, car il sauve des gens. »  Que peut-on dire de quelqu'un qui a tué des gens, mais en a sauvé d'autres ? Peut-on être à la fois un monstre et un héros ?

 

 

 -Un héros qui a été empoisonné est incontrôlable, mais c'est quand même un héros.

-Il peut être la nuit un héros et le jour un monstre.

-On peut changer.

-Comme Hulk. Il se transforme en monstre, mais il est gentil.

-Elle n'est pas méchante. Elle a de mauvaises idées.

-Le monstre et le héros peuvent se transformer.

-On peut faire du mal sans le faire exprès, sans le vouloir.

-Quand il y a une bataille, il se transforme en montre et quand ce n'est plus la bataille, il peut redevenir un héros.

-Quand on est en colère ou énervé, on se transforme. On peut dire ou faire des choses que l'on n’aurait pas faites autrement.

-Face à quelqu'un qui est méchant et qui nous veut du mal, on peut se transformer soi-même en monstre.

-Nous, on trouve les coccinelles gentilles et jolies, mais pour un puceron, la coccinelle est un monstre.

 

 

Ces interrogations des enfants les ont amenés à côtoyer la philosophie et de grandes questions comme celle de l’ambivalence de la nature humaine.

« L’homme n’est ni ange ni bête et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête » écrivait Blaise Pascal. Mais les questions qu’ils se sont posées les ont également incité à porter un regard plus critique sur certaines situations et à relativiser leurs certitudes et les nôtres. Durant l’année, ce projet d’activités, mêlant le jeu et la réflexion, a permis aux enfants de cheminer à leur rythme sur le chemin d’une pensée philosophique. La pratique d’activités les a conduits à amorcer et construire pas à pas leur ré-flexion au travers d’actions communes en s’appuyant sur leur vécu et celui des autres.

Des activités pour s’interroger sur soi et sur le monde ; une sorte d’entraînement à des méthodes de philosophie active…


Cet article est issu de la revue Les Cahiers de l'animation

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