Nous ne pouvons accomplir ce miracle de préparer les enfants à être de libres citoyens obéissant à des mobiles intérieurs, en leur apprenant vingt années durant à n’être que des sujets soumis à une autorité extérieure.
Notre pays connaît une crise politique et démocratique inédite, par son ampleur et sa durée. La défiance, le désespoir, la résignation, la colère ou le repli sur soi sont en augmentation. Déjà, la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles de 2002 et le non-respect de la victoire du non au Traité Constitutionnel Européen (TCE), il y a tout juste vingt ans, étaient déjà des signaux d’alerte qui ont laissé des traces.
Le fait que la parole populaire ne soit plus respectée a sans aucun doute contribué à la baisse continue de la participation électorale, signe que le vote n’est plus perçu comme un levier de changement. Parallèlement, la confiance dans les institutions comme les parlements ou les partis politiques atteint des niveaux historiquement bas. Cette défiance alimente directement les discours dits « anti-système », favorisant la montée du populisme. La désespérance est un terreau pour les idées fascisantes. Les citoyens ont l’impression que les représentants politiques ne défendent plus leurs intérêts, mais plutôt ceux d’une élite ou de groupes de pression puissants. Cette crise de la représentation a ouvert la voie à des mouvements d’extrême droite, qui, en France comme ailleurs, surfent sur le mécontentement populaire, comme ce fut le cas en Argentine, en Hongrie, en Italie, aux États- Unis, etc.
Nous ne pouvons accomplir ce miracle de préparer les enfants à être de libres citoyens obéissant à des mobiles intérieurs, en leur apprenant vingt années durant à n’être que des sujets soumis à une autorité extérieure.
Édouard Claparède, L’Éducation fonctionnelle, 1931
De l’abstention record à la montée des discours populistes, en passant par des vagues de contestation inédites, telles que le mouvement des Gilets Jaunes, les signes d’une profonde crise de la représentation politique sont visibles. La démocratie, système politique fondé sur l’égalité de droits et la souveraineté populaire, est aujourd’hui questionnée jusque dans la légitimité et le fonctionnement des institutions démocratiques. Les mobilisations sociales sont au mieux méprisées, au pire discréditées et réprimées. La dispute publique et pacifiée, fondement du débat démocratique, n’est plus légitime pour celles et ceux qui gouvernent ou qui possèdent de grandes fortunes. Il s’agit d’une fracture qui menace les fondements de notre contrat social. L’une des causes majeures de la crise de la démocratie réside dans l’évolution des inégalités économiques et sociales. Alors que les démocraties libérales ont promu l’idée d’un égalitarisme, elles ont, au contraire, engendré une profonde fracture économique. La concentration des richesses entre les mains d’une élite économique et la précarisation de nombreuses catégories de la population, minent le principe fondamental de l’égalité des citoyen·nes. En 2025, en France, il n’y a jamais eu autant de milliardaires et jamais eu autant de personnes pauvres. Le grand écart sur l’échelle des richesses est un symptôme visible d’un modèle qui ne fonctionne plus.
Cette mainmise sur les richesses et le pouvoir par une minorité réduit progressivement la souveraineté populaire, pilier de la démocratie. De plus en plus, les décisions économiques, sociales et même politiques sont dictées par des intérêts privés et les marchés financiers qui échappent à tout contrôle démocratique. L’essor du libéralisme et du capitalisme, l’accaparement des ressources, la logique de marché, la privatisation et la dérégulation des services publics ont affaibli les institutions publiques, laissant place à une concurrence aiguë entre les individus au détriment de la solidarité.
L’État n’apparait plus comme un outil pouvant garantir les droits sociaux fondamentaux et répondre aux besoins des populations. En dénaturant le rôle protecteur de l’État, le libéralisme a permis la montée en puissance d’acteurs privés, devenus presque incontournables dans la gestion de la chose publique. Dès lors, l’État apparait comme inefficace et éloigné des préoccupations quotidiennes, engendrant un sentiment de déconnexion entre les institutions et les citoyens.
Alors que les élections restent un moment clé du processus démocratique, les citoyens ont l’impression croissante que leurs voix ne pèsent plus face aux grands intérêts financiers et aux logiques économiques mondialisées d’une oligarchie financière. Le rôle des lobbies, des multinationales et des institutions financières dans la définition des politiques publiques renforce cette perception d’une démocratie dévoyée et marchandisée.
L’irruption des nouvelles technologies et d’internet a également bouleversé la démocratie. D’un côté, ces outils permettent une plus grande participation citoyenne et offrent de nouvelles plateformes pour le débat public. Mais de l’autre côté, ils ont contribué à un phénomène inquiétant : celui de la désinformation. Les réseaux sociaux sont devenus des canaux privilégiés pour la propagation de fausses informations, de théories du complot et de discours haineux. La désinformation, couplée aux algorithmes des plateformes numériques qui privilégient les contenus souvent réactionnaires, a modifié le rapport des citoyens à l’information. Ces vérités alternatives, reprises par des responsables politiques, nourrissent un climat de méfiance à l’égard des institutions et des médias traditionnels. Les seigneurs des multinationales de la tech sont les fers de lance de cette dérive. Dans ce contexte, la démocratie se trouve à la merci de manipulations de l’opinion publique, qui peuvent influencer les élections et fausser le cours du débat politique. Bienvenue dans l’ère de la « post-démocratie » pour reprendre le concept du chercheur Colin Crouch. Le rôle des médias indépendants des puissances financières est donc primordial pour mener la bataille idéologique et culturelle et faire face aux dérives.
Face à cette crise de la démocratie, il est essentiel de repenser l’éducation politique des citoyen·nes pour leur permettre de comprendre les enjeux contemporains, mais aussi de développer une culture du débat respectueux et argumenté. Cela suppose de renforcer leur capacité à résister aux discours populistes, aux fake news et à la manipulation médiatique.
Alors que les démocraties libérales ont promu l’idée d’un égalitarisme, elles ont, au contraire, engendré une profonde fracture économique.
Il faut également renouveler les pratiques démocratiques, qui ne doivent plus se limiter à une simple élection tous les cinq ans. Il faut en finir avec la verticalité de l’exercice du pouvoir et un présidentialisme à outrance et épuisé. Cela suppose un renouvellement de nos institutions, d’en finir avec la Ve République qui a montré ses limites, et d’instaurer une VIe République, comme le proposent plusieurs partis de gauche, dont le PCF. La principale caractéristique de ce nouveau modèle doit être de redonner aux citoyen·nes un pouvoir d’intervention plus directe, telles que des formes de démocratie participative renforcée, des référendums d’initiative citoyenne ou des assemblées citoyennes, où le peuple serait directement impliqué dans les décisions politiques. La pétition contre la loi Duplomb, recueillant plus de deux millions de signatures, est un exemple illustrant le rôle que peut jouer la société civile, défiant le Parlement et se souciant des enjeux contemporains. La démocratie doit être la pratique et la règle partout dans les entreprises avec de nouveaux pouvoirs de décision pour les salariés, dans la vie locale par le soutien à la vie associative ou l’extension du droit de vote et d’éligibilité des résident·es étranger·es aux élections locales. On pourrait valoriser l’engagement social et civique en l’inscrivant dans les parcours de formation et en soutien à un fondement politique issu de la Libération : l’éducation populaire. En effet, une culture démocratique n’est pas spontanée et se développe quand on lui en donne les conditions matérielles et symboliques. Quand certains pensent que le ferment d’une nation se résume à un service militaire, ils devraient penser à ces milliers de jeunes et de familles qui partent découvrir d’autres pays, d’autres cultures, qui accèdent ou créent des événements culturels. Tout cela fait du commun et participe d’une démocratie vivante. La transparence des institutions et la lutte contre la corruption sont également des leviers essentiels pour restaurer la confiance dans les démocraties modernes.
Enfin, pour que la démocratie fonctionne véritablement, il est nécessaire de lutter contre les inégalités, qu’elles soient sociales, économiques ou culturelles.
La crise de la démocratie n’est pas une fatalité, mais un défi majeur pour les sociétés contemporaines. Si le système démocratique présente des défauts et traverse une période difficile, il est le seul qui mérite d’être défendu et réinventé. La jeunesse qui se soulève ici ou là, qui se mobilise notamment sur les questions climatiques, est la preuve vivante que la chose publique intéresse encore et que les citoyen·nes entendent peser sur les décisions et veulent choisir dans quel monde vivre.
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